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Avec Mathias Enard, le prix Goncourt regarde vers l'Est


par Raphaëlle Leyris
Le Monde, 05/11/2015



Le cap n’a pas été difficile à trouver. Au premier tour, les jurés ont désigné le Goncourt 2015, par six voix : Boussole, de Mathias Enard (Actes Sud) – les autres titres en lice étaient Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (POL), Les Prépondérants, d’Hédi Kaddour (Gallimard, Grand Prix du roman de l’Académie, une voix) et Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan (Stock, deux voix).
Alors que la thématique des rapports entre Orient et Occident semblait dominer la sélection, et que le dernier carré des finalistes avait été annoncé à Tunis, au Musée du Bardo, victime d’un attentat en mars, il n’est au fond guère étonnant que le prix ait couronné le livre de Mathias Enard. Voyage dans les souvenirs et le savoir d’un musicologue viennois amoureux du Proche-Orient, Boussole est en effet une ode superbe et fiévreuse, terriblement mélancolique, aussi, aux échanges de part et d’autre de la Méditerranée. Ce roman musical constitue une sorte de point d’orgue à une œuvre qui se rêverait toute entière abolisseuse de frontières, dans une quête éperdue de l’autre, arpentant le Liban, la Syrie, l’Egypte, l’Iran…


Tout en souffle

Ces territoires, l’écrivain, né à Niort en 1972, les connaît fort bien. Après un passage à l’Ecole du Louvre, où il a découvert l’art islamique, et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), où il a obtenu des diplômes d’arabe et de persan, l’admirateur de Blaise Cendrars, et singulièrement de son Bourlinguer, a vécu dans chacun de ces pays, travaillant à sa thèse, avant de s’installer à Barcelone en 2000, et d’y enseigner l’arabe, à peu près au moment où il a commencé à écrire son premier roman, La Perfection du tir (Actes Sud, 2003). Il s’y tenait au plus près d’un sniper dans un pays ressemblant furieusement au Liban. Sa première phrase, gonflée, annonçait d’emblée la couleur : « Le plus important, c’est le souffle », écrivait-il, résumant, bravache, son art poétique à venir.

Après deux autres romans très prometteurs (Remonter l’Orénoque, Actes Sud, 2005, et Bréviaire des artificiers, Verticales, 2007), il donnait pour de bon la mesure de ce souffle, de son talent et de son ambition, avec Zone (Actes Sud, 2008). Quelque 500 pages sans point ni respiration ou presque, embrassant l’histoire du XXe siècle autour du bassin méditerranéen, ce tour de force lui avait valu les prix Décembre et du livre Inter. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Actes Sud 2010), conte autour d’un épisode à Constantinople, sans doute inventé, de la vie de Michel Ange, puis Rue de voleurs (Actes Sud, 2012), emmenant à Barcelone un jeune immigré marocain, avaient achevé de consacrer Mathias Enard comme l’un des romanciers les plus intéressants de sa génération. Les plus lus, aussi. L’un avait valu à ce pilier de la « bande » littéraire Inculte le Goncourt des lycéens, et l’autre avait été distingué par le prix Liste Goncourt-Le Choix de L’Orient, autre surgeon du célèbre prix.

Voyage dans les souvenirs et le savoir d’un musicologue viennois amoureux du Proche-Orient, « Boussole » est une ode superbe et fiévreuse, terriblement mélancolique
Mais le Goncourt tout court revient donc à Boussole, ce roman de nouveau tout en souffle, qu’Enard porte en lui depuis « une dizaine d’années », et dont on pourrait imaginer qu’il constitue un diptyque avec Zone. Si le premier était un roman de la violence et de la haine, l’autre est sa réponse, son antidote, ou voudrait pouvoir l’être, plaçant en son cœur le goût de l’inconnu, la curiosité pour l’autre. Boussole ne renonce pas aux points, mais il témoigne du goût de l’écrivain pour les longues phrases, qu’on jurerait parfois expirées en même temps qu’une bouffée d’opium, cette drogue qui a, écrit-il, la capacité à « nous tirer de nous-même et nous projeter dans le grand calme de l’universel ». Ces sentences sinueuses lui permettent de brasser les lieux, les époques, les personnages et les langues, au fil de la nuit d’insomnie du narrateur, Franz Ritter, le musicologue viennois. Entre 23 heures et 7 heures, il ressasse ainsi sa vie et ses obsessions, qui le font remonter jusqu’au XIXe siècle, pour ranimer de hautes figures de l’orientalisme – Franz est en effet l’un de leurs héritiers, spécialiste des influences venues de Turquie et de bien au-delà, sur la musique dite « occidentale ».


Ce goût d’aller vers l’autre

Dans leurs pas, avançant de références savantes en souvenirs de voyages et réminiscencesde colloques, il entraîne le lecteur à Istanbul, Téhéran, Damas, Alep, et lui offre peut-être ses plus belles pages lors d’une nuit à Palmyre, au côté d’une jeune femme. Car en plus de l’Orient, cette fiction de l’Occident, fiction qui se dérobe toujours, Boussole possède un deuxième pôle, tout aussi rêvé et insaisissable : Sarah, celle à laquelle tout ramène Franz, à la fois érudite et aventurière, éternellement ailleurs. Elle est l’inverse, en quelque sorte, du narrateur, que ses expéditions lointaines n’ont pas rendu moins casanier et fils à maman.

Sensuel et savant, ce roman de l’altérité est donc gonflé de références. L’auteur a l’humour et l’intelligence de moquer gentiment la pédanterie universitaire, à commencer par celle de Franz, mais il a surtout le talent de donner à toutes ces connaissances « accumulées au fil des années, avec beaucoup de travail », comme il s’empresse de le préciser quand on l’interroge, l’air du plus grand naturel. Il a, surtout, celui de les distiller sans (presque) perdre son lecteur – preuve qu’il a dû être un formidable professeur, lui qui « regrette un peu » de ne plus enseigner.

Ainsi, avec les volutes que dessinent les phrases à mesure que Franz pense, dérive, somnole, lit, revient à lui, chaque page de Boussole confronte le lecteur à une infinité de personnages et de sujets dont il ignorait tout, pour les lui rendre proches. Si les échos de l’actualité qui s’y font entendre confèrent au roman sa tonalité sombre, cet appétit de savoir, ce goût d’aller vers l’autre, marque des orientalistes que ce livre transmet si bien, lui apporte au contraire une dimension lumineuse. C’est sans doute aiguillés par elle que les jurés du Goncourt ont décidé d’encourager le plus de lecteurs possibles à se tourner vers cette Boussole. Mathias Enard, lui, a tenu à dédier son prix « aux Syriens ».





Mathias Enard et le Goncourt


par Baptiste Liger
L'Express, 04/11/2015



L'écrivain Mathias Enard attablé au restaurant Drouant lors de la remise du prix Goncourt pour son roman Boussole, le 3 novembre.


A quoi ressemble la journée du Prix Goncourt, lorsqu'il sort de chez Drouant? Nous avons suivi en exclusivité Mathias Enard jusqu'au bout de la nuit... Ou presque.

15 h 15. Et si Patrick Poivre d'Arvor était, en réalité, le vrai Prix Goncourt 2015? Serait-il le véritable auteur de Boussole? La question pourrait se poser, au vu du (petit) attroupement de caméras autour de l'ex-présentateur du 20 heures - qui déjeunait chez Drouant, quelques minutes plus tôt, en compagnie entre autres de Nathalie Kosciusko-Morizet.

Alors que Mathias Enard, le vrai lauréat, se fait attendre, l'équipe de sa maison d'éditions Actes sud prend tranquillement le café au troquet Le Gaillon, juste en face du restaurant. Enfin, rassasiés, les jurés Renaudot finissent par sortir, suivis par le dernier vainqueur, David Foenkinos, en doudoune noire, toujours ravi de l'aventure qu'il a connue l'an passé. "Vous allez voir, c'est super ce qui se passe pendant ces douze mois, dit-il avec un grand sourire à Bertrand Py, directeur éditorial d'Actes Sud aux airs de gentleman farmer. Et encore, moi, ça n'était que pour le Renaudot et le Goncourt des lycéens..."
C'est alors au tour du jury Goncourt de quitter le restaurant d'Antoine Westerman. Il reste une vingtaine de journalistes et caméramen qui tentent de saisir au passage Mathias Enard, filant rejoindre le camion de Radio France, pour un entretien avec Thierry Fiorile de France Info. "Avec leurs casques-micros, on dirait Thierry Roland et Jean-Michel Larqué", s'exclame un badaud. Faute de véritable interview, certaines TV filment l'entretien en cours. Toujours ça de pris.

A peine sorti du véhicule, celui qu'on surnomme déjà "le nouveau Balzac" (difficile de ne pas y songer, en raison de ses rouflaquettes) répond encore brièvement à quelques questions - notamment de la télévision catalane. "On ne peut pas refuser, Mathias vit à Barcelone", rappelle Emmanuèle Gaulier, son attachée de presse. Elle en profite pour souligner qu'il va falloir bientôt quitter le quartier de l'Opéra pour débuter la tournée des plateaux TV. Toute la délégation de la maison d'édition embarque dans le C-Max 7 places, conduit par le souriant M. Madeira. "Et nous avons le meilleur chauffeur de Paris !" tient à préciser Françoise Nyssen, grande patronne d'Actes Sud.
"Nous serions allés manger des huîtres !"15 h 40. "Ca va, je n'ai pas perdu le chèque de dix euros, se rassure Mathias Enard, évoquant la fameuse récompense symbolique. Je vais devoir l'encadrer". L'homme du jour commence à regarder ses SMS de félicitations, parmi lesquels un bon nombre de numéros inconnus - avec, au passage, déjà des propositions pour des festivals plus ou moins obscurs... "Certains me disent aussi: 'Fais-moi signe, si tu es à Paris'". Parmi tous ces messages, il en est un qui attire particulièrement son attention, puisqu'il vient de... sa banque. "Kamel [Daoud] voulait te parler", rebondit Françoise Nyssen, le finaliste malheureux de l'an passé (par ailleurs salué en mai par le Goncourt du premier roman) voulant de vive voix saluer son ami.

Cette récompense, Mathias Enard l'a apprise dans les bureaux d'Actes sud, à la radio, aux alentours de 12h50. "Il m'a fallu quelques secondes pour réaliser, quand même". Avant l'explosion de joie générale.
Au fait, quel aurait été le programme en cas de défaite? "Oh, nous serions allés manger des huîtres." Filant avec une grande fluidité dans les rues de Paris, M. Madeira dépose toute la bande avenue de Wagram, devant les locaux de TV5 Monde, où attend le journaliste Arnaud Viviant, qui prend illico Mathias Enard dans ses bras. Le Goncourt 2015 en veste brune à carreaux - achetée la veille - n'a pas beaucoup dormi et il va devoir passer par la case maquillage, pour dissimuler quelques cernes. A peine poudré, l'auteur de Boussole s'installe sur le plateau pour répondre aux questions, plus géopolitiques que directement littéraires, de l'animateur Patrick Simonin. En régie, dans un grand silence, les émissaires d'Actes sud regardent scrupuleusement le programme. Lorsque Mathias Enard parle de son livre comme d'une histoire d'amour, son éditrice, Myriam Anderson s'exclame spontanément: "Oui, ça, c'est bien!"
16 h 30. Une journée Goncourt, c'est aussi une affaire de batterie(-s). Les portables des uns et des autres se déchargent vite, très (trop ?) vite... La prise USB de la voiture de M. Madeira devient très... "prisée" par les uns et les autres. Alors que des interviews s'organisent librement - aussi bien pour l'auteur que pour Bertrand Py -, Emmanuèle Gaulier apprend que le Grand Journal a acheté 150 exemplaires de Boussole pour les distribuer ce soir au public présent. "Mais comment va-t-on les livrer? Ca risque d'être chaud..." Pendant ce temps, Mathias Enard dévale encore l'avalanche de SMS, notamment signés de quelques-uns de ses potes écrivains - parmi lesquels Christian Garcin (depuis Los Angeles) et le taiseux Pierre Michon. L'auteur des Vies minuscules termine d'ailleurs ses félicitations par ces mots: "Quelle justice!" Quant à Véronique Ovaldé, toujours décalée, elle demande "s'il faut un accent aigu à Enard".
17 heures. Une "rumination opiacée", un "livre performatif", un banc-titre annonçant "la Nostalgie de l'Orient perdu": nous sommes bien sur Arte, dans la (bonne) émission d'Elisabeth Quin, 28 Minutes. Dans la loge des studios Rive gauche - en plein coeur du XVe arrondissement -, un petit café - ou un thé - ne fait pas de mal aux suiveurs (dont Bertrand Py, calculant déjà la "marge brute" du Goncourt), qui regardent Mathias Enard, somme toute décontracté et souriant malgré la fatigue. Juste après lui, c'est Laszlo Nemes, le metteur en scène du Fils de Saul, qui parlera avec la présentatrice.

"Ah, j'ai vu ce film à Cannes, s'exclame Françoise Nyssen. Le réalisateur, c'est le jeune homme à côté? Il faut absolument que j'aille le saluer. Oui, je sais, je vais faire ma groupie". A la manière de Droopy, Myriam Anderson, attendant le retour de son poulain, s'amuse: "Après un peu de Syrie, voilà maintenant un peu de Seconde Guerre mondiale." Oui, nous sommes bien sur Arte...
17 h 50. "Je n'ai pas eu le temps de prévenir tout le monde, pour la fête", s'exclame Mathias Enard. "Ne t'inquiète pas, on s'occupe de tout", le rassure Emmanuèle Gaulier dans la Ford de M. Madeira, qui prend la direction des studios de Boulogne-Billancourt.

La longue série des textos continue, parmi lesquels celui-ci: "Ah, ça me fait plaisir. Cela me réconcilierait presque avec [les jurés Goncourt]!" Signé Emmanuel Carrère. Le temps du trajet, un petit bilan radio-TV s'impose. RTL, France Inter, Europe 1? Fait chez Drouant. Les chaînes d'info en continu? Idem. Le planning s'organise pour les prochains jours, notamment pour les matinales. Il y aura Léa Salamé sur Inter demain (ce mercredi) matin à 7h50. "M. Madeira viendra te chercher à 7 heures à l'hôtel, précise, implacable, Emmanuèle Gaulier.
Tu seras réveillé et prêt?" Même si elle n'est pas spécialisée en culture, RMC Info est elle aussi prévue - et, plus précisément, Jean-Jacques Bourdin. "Mais c'est qui, Jean-Jacques Bourdin?" demande Mathias Enard. "Tu connais le nom le nom du directeur de la BNF, déjà. On ne peut pas tout savoir", réplique son attachée de presse. Françoise Nyssen rebondit: "Ben, oui, c'est qui, Jean-Jacques Bourdin? Et c'est bien, ce qu'il fait?"
18 h10. 20 minutes d'avance, ça laisse le temps de prendre un petit verre. Ou même un grand, car c'est "happy hour" - pour ne pas dire, en l'espèce, "happy day". Dans un troquet à quelques dizaines de mètres du plateau du Grand Journal, une petite collation s'impose - même si les chips de lard, spécialité de l'établissement, n'ont pas un grand succès. Mathias Enard tente d'appeler sa fille. "Dire que je n'ai même pas eu le temps... Mais pourquoi on a une famille, hein?"

Les verres à peine avalés, il faut rejoindre l'émission de Canal+. Le team Actes sud est accueilli par le chroniqueur littéraire Augustin Trapenard, plus énergique que jamais et en baskets blanches, qui embrasse tout le monde. "Vous vivez une année incroyable: Millénium, Le Charme discret de l'intestin, le Nobel pour Svetlana Alexievitch... D'ailleurs, demain matin sur France Inter, je diffuserai mon entretien avec elle..."
La pause maquillage est rapide pour Mathias Enard qui, au passage, évoque son arrivée en taxi devant chez Drouant: "Avec toute cette foule qui se rue sur le véhicule, j'avais l'impression d'être dans un film de zombies de George Romero!" Avant de parler littérature, l'émission de Maïtena Biraben s'ouvre sur le témoignage de Magali Laurent, une jeune mère dont l'ex-mari serait parti avec leur fille faire le Jihad. "Bon courage pour la transition avec le livre de Mathias", s'exclame Myriam Anderson. L'équipe est unanime: "Ce qui est formidable, c'est qu'il s'est débrouillé pour ne pas sortir trois fois la même chose. Et ça n'est pas évident." Bonne nouvelle: les cent-cinquante Boussole commandés par la chaîne cryptée sont arrivés à bon port et sont donc offerts aux personnes présentes. "Rien que ça, c'est déjà plus que certains autres prix", remarque un commentateur, de passage dans la loge...
19 h 45. "Oh, on a les félicitations de Jacques Attali, s'enthousiasme Françoise Nyssen. Et de Sabine Azéma. Oh, j'adore Sabine Azéma! La voix de Sabine Azéma.... Leïla Shahid, oui, Leïla Shahid, aussi." La fête dans les locaux se rapproche, aussi sûrement que le bolide de M. Madeira avançant dans les rues parisiennes. "A votre avis, il y aura du monde?", s'interroge Mathias Enard qui, en attendant, a quelques hésitations sur le menu de chez Drouant. "C'était de la lotte, non? Ou de la sole? On a enchaîné avec des ris de veau, puis avec un filet de boeuf. Ah, c'était du chevreuil? Bon, avant que j'arrive, il y a eu aussi des cuisses de grenouille..."
Rue Séguier, dans les bureaux de l'éditeur, Mathias Enard est accueilli, comme prévu, en véritable héros et embrasse chaleureusement deux de ses plus proches compagnons d'écriture: Mathieu Larnaudie et Claro. A travers le Goncourt, c'est aussi la génération "Inculte" - mouvement littéraire qui s'est fait remarquer dans les années 2000 - qui est récompensée. Les applaud
issements crépitent et, entré dans les murs, le primé 2015 a des airs de Jacques Chirac au Salon de l'Agriculture.
Dans le jardin, le champagne (le vin blanc et le jus de fruits, aussi) coule dans les gobelets des convives: employés d'Actes Sud, proches, journalistes et auteurs maison (l'ex-Goncourt Laurent Gaudé, Sylvain Coher, Frédérique Deghelt, sans oublier... Sveltlana Alexievitch) ou d'ailleurs - Maylis de Kerangal, Olivier Rolin, Marie Nimier, Philippe Vasset -, sans oublier les inévitables "hirondelles", ces pique-assiettes s'invitant librement aux cocktails littéraires. Parmi elles, une étrange dame en manteau de fourrure se fait particulièrement remarquer. "Elle m'a pincé les fesses, s'indigne un jeune auteur. Enfin, je ne sais pas si c'est un homme ou une femme..."
Alors que certains s'inquiètent pour Georges, le chat de la maison ("mais où est-il parti se planquer ?"), d'autres parlent de la future Foire du Livre de Brive et des nuits chaudes du Cardinal, la boîte de nuit locale. Grand seigneur - et toujours bien entouré -, Alain Mabanckou, candidat malheureux du Goncourt, vient saluer celui qui a été choisi par Bernard Pivot, Didier Decoin et les autres. "Je suis ravi que ça soit Mathias. Il mérite. Il ne fallait surtout pas que le prix revienne cette année à un vieil écrivain. A 77 ans, on va cultiver les laitues."

22 h 30. Il en reste une. Une télé et c'est la quille. Dans un salon préservé du bruit ambiant, Mathias Enard se tient (à peu près) droit face à la caméra du Soir 3, en direct. Outre à des questions sur l'actualité brûlante et sur Boussole, il doit soudain répondre aux accusations d'"élitisme" du choix du jury Goncourt. "Dis que c'est une histoire d'amour, Mathias", enrage Emmanuèle Gaulier, dans la pièce à côté. Bingo, c'est ce qu'il fait. Ouf. "Merci beaucoup. Merci. Merci." Fin de l'entretien.
22 h 30. Il en reste une. Une télé et c'est la quille. Dans un salon préservé du bruit ambiant, Mathias Enard se tient (à peu près) droit face à la caméra du Soir 3, en direct. Outre à des questions sur l'actualité brûlante et sur Boussole, il doit soudain répondre aux accusations d'"élitisme" du choix du jury Goncourt. "Dis que c'est une histoire d'amour, Mathias", enrage Emmanuèle Gaulier, dans la pièce à côté. Bingo, c'est ce qu'il fait. Ouf. "Merci beaucoup. Merci. Merci." Fin de l'entretien.

Il est temps pour Mathias Enard de pleinement profiter de la fête, déjà bien entamée. Le "nouveau Balzac" (oui, il va falloir se faire à ce sobriquet...) rejoint alors ses copains d'Inculte dans le jardin - où il pleut un peu. Un journaliste les observe et, philosophe, résume l'avis de nombre de convives: "S'ils partent ensemble pour la tournée des grands ducs, ça n'est pas gagné pour Léa Salamé demain matin..."





Cap vers l’Orient pour le Goncourt


par Sophie Joubert
L'Humanité, 04/11/2015



Sa Boussole indique résolument l’Orient. « Je reviens d’Alger, figurez-vous, et de Beyrouth », a dit le lauréat du Goncourt 2015, « extraordinairement heureux » en arrivant au restaurant Drouant, où le prix est traditionnellement remis. Qui mieux que Mathias Énard, 43 ans, traducteur de l’arabe et du persan, grand connaisseur du Moyen-Orient, pouvait incarner la solidarité avec le monde musulman et le décentrement du regard occidental voulus par l’académie Goncourt ? En annonçant la liste des finalistes depuis le musée du Bardo, à Tunis, siège d’un terrible attentat en mars dernier, les jurés avaient envoyé un signal fort. Les livres des autres auteurs en lice, Hédi Kaddour, Tobie Nathan et Nathalie Azoulai, étaient aussi liés à cette région du monde. « Nous sommes tous un peu orientaux », confiait Mathias Énard dans un entretien paru à la fin de l’été dans l’Humanité. Boussole est un geste politique, « malheureusement », admettait le romancier, « sans cesse rattrapé par l’actualité (et) l’horreur de la guerre » pendant l’écriture. « Mais il fallait rappeler que l’islam ou l’Orient ne sont pas que bêtise aveugle », ajoutait-il, « la peur empêche de voir tout ce qu’il y a de musulman en nous ».

Le prix Goncourt 2015 est construit à la manière des Mille et Une Nuits

Le prix Goncourt 2015 est un roman-monde, construit à la manière des Mille et Une Nuits, lecture d’enfance de l’auteur, point de départ d’une fascination ancienne pour l’Orient qui ne doit rien à la mode. Déjà, en 2003, la Perfection du tir, son premier roman, avait pour cadre un pays ressemblant fort au Liban. Boussole forme un triptyque avec Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Goncourt des lycéens 2010), qui abordait l’orientalisme comme moment artistique à travers la figure de Michel Ange, et Rue des voleurs, un regard sur la jeunesse dans le monde arabe et en Europe. L’action principale est concentrée en une unique nuit d’insomnie, subie par un musicologue souffreteux, amoureux transi d’une brillante universitaire. Entre les murs de sa chambre viennoise, Franz se remémore ses voyages avec la belle Sarah, sur les traces des orientalistes, musiciens, scientifiques, peintres ou romanciers. « Tous les personnages du passé sont réels, même si beaucoup sont inconnus », confiait Mathias Énard. Histoire d’amour jetant un pont entre Tristan et Iseult et le Fou de Layla, portrait d’une femme puissante, Boussole est aussi le grand roman de la science à la charnière du XIXe et du XXe siècle. L’auteur, qui a mis cinq ans à canaliser une masse énorme de documentation, réussit le tour de force de n’être jamais indigeste.

En regardant vers l’Orient, les jurés récompensent une œuvre ambitieuse

Pour la promotion de Boussole, Mathias Énard s’est laissé pousser des favoris qui lui donnent l’allure d’un « nouveau Balzac », une étiquette que s’est empressée de lui coller la presse. Il a en effet le souffle de l’auteur de la Comédie humaine mais ne se contente pas de réactiver les modèles anciens. Ce membre du collectif Inculte est aussi un inventeur de formes. Les lecteurs en ont fait l’expérience avec Zone (prix du livre Inter 2009), phrase unique épousant le trajet Milan-Rome, une plongée en apnée dans la tête d’un barbouze, témoin d’un siècle de guerres en Europe. Boussole renoue avec la même ampleur virtuose, ajoutant la dimension musicale : le temps s’écoule physiquement, comme rythmé par un métronome. « Quand on trouve un cadre, une machine romanesque, on peut mettre dedans tout ce qu’on veut, y compris des articles scientifiques, des illustrations, des dialogues de théâtre », nous confiait Mathias Énard, appelant de ses vœux l’idéal d’un « roman 2.0, avec du son et de l’image, mais en version papier ».

En regardant vers l’Orient, les jurés Goncourt récompensent une œuvre ambitieuse, érudite et captivante, qui sait rester accessible. Une très bonne nouvelle pour les lecteurs et la littérature.





Goncourt 2015, le prix est attribué à Matthias Enard pour Boussole


par Alexis Ferenczi
Huffingtonpost.fr, 03/11/2015



LITTÉRATURE - Matthias Enard a remporté le prix Goncourt 2015 avec son livre Boussole (Actes Sud) dès le premier tour de scrutin. Les relations compliquées entre l'Occident et l'Orient étaient au cœur des romans des quatre écrivains en lice pour recevoir mardi à la mi-journée le plus prestigieux des prix littéraires du monde francophone.

Le nom du successeur de Lydie Salvayre (Pas pleurer, Seuil) a été dévoilé à 12h45 au restaurant Drouant à Paris devant la presse internationale. Le prix plus prestigieux de l'édition francophone récompense un auteur de 43 ans fasciné par l'Orient. Mathias Enard s'est dit "extraordinairement heureux" d'avoir eu le Goncourt.
Pour mériter le Goncourt, il fallait "une histoire, une écriture, une ambition", avait résumé Bernard Pivot, président de l'Académie Goncourt, sur France Inter. Dans Boussole, un des objectifs de Mathias Enard est de lutter contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi, en montrant tout ce qu’il nous a apporté.
Le roman ambitieux revient sur ces échanges incessants entre l'Orient et l'Occident, loin des clichés qui brouillent aujourd'hui notre vision de cet ailleurs. À Médiapart, en janvier 2015, Mathias Enard s'était déjà confié sur ces clichés:

"Il nous faut réfléchir à la responsabilité des intellectuels et surtout des journalistes, qui n’ont pas transmis une vision plus réelle, exacte et juste de la diversité du monde musulman."
Le livre, enfiévré, tient parfois du poème. Les références culturelles innombrables font aussi pencher Boussole vers l'essai érudit comme ont pu le remarquer certains internautes.





Mathias Enard, Goncourt d'Orient et d'Occident


par Sabine Audrerie
La Croix, 03/11/2015



Ils étaient quatre écrivains – et quatre livres – de personnalités, d’univers et d’intérêts très divers, à figurer dans la dernière sélection du prix Goncourt 2015 (1). Les jurés ont porté leur choix sur le plus ambitieux d’entre eux, Mathias Énard, et son roman Boussole, trois ans après avoir couronné son ami Jérôme Ferrari, publié chez le même éditeur (Actes Sud), lui aussi proche du collectif Inculte.
« Boussole », un livre à cheval entre deux mondes

Boussole est l’histoire de Franz Ritter, musicologue et orientaliste plongé dans la nuit viennoise, qui se remémore les séjours de sa vie, à Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, bercés par un amour impossible, à cheval entre deux mondes. « J’ai été formé à transporter des textes, des idées, des poèmes et des créations, d’un côté et de l’autre ; pour une meilleure compréhension de nos différences comme des points qui nous rapprochent », confiait-il à La Croix à la sortie du livre.

D’aucuns regrettaient que Mathias Énard, 43 ans, auteur de dix livres, n’ait pas été couronné dès 2008 pour son magistral Zone (qui reçut le prix du Livre Inter), saluant de longue date une œuvre dont l’épaisseur et les intérêts ont peu de comparaison dans le paysage littéraire. Un auteur arabophone et féru du Moyen-Orient

Son inclination pour l’Orient, son histoire et sa complexité géopolitique, Mathias Énard l’a nourrie de lectures et d’expériences concrètes. Arabophone, parlant également le persan, il a longtemps vécu au Moyen-Orient, notamment au Liban et en Syrie, voyages et séjours dont il conserve un petit cercle amical d’orientalistes et de diplomates. Il a aussi enseigné l’arabe jusqu’en 2010 à l’université de Barcelone.

Ce prix constitue un choix fort et symbolique pour le jury qui avait choisi d’annoncer sa dernière sélection depuis le Musée du Bardo de Tunis, et qui a couronné Mathias Énard dès le premier tour de scrutin par six voix. « Je reviens d’Alger, figurez-vous, et de Beyrouth », a déclaré l’écrivain en apprenant la nouvelle. « Et peut-être la baraka de Cheikh Abderrahmane, le patron d’Alger, et saint Georges de Beyrouth ont fait ça, et j’en suis extraordinairement heureux ».





Mathias Enard un Goncourt de style


par Mohammed Aissaoui
Le Figaro livres, 03/11/2015



L'écrivain français a remporté mardi 3 novembre la prestigieuse récompense littéraire, remise au restaurant Drouant. Il a fallu d'âpres discussions pour désigner le lauréat.
«La baraka!» Ce sont les premiers mots de Mathias Énard quelques minutes après la proclamation du prix Goncourt, qui couronnait son roman Boussole(Actes Sud). L'heureux lauréat a réussi à se frayer une place pour monter jusqu'au salon Goncourt situé au premier étage du restaurant Drouant, mais il a fallu l'aide de la police. Et, pourtant, il est costaud, Mathias Énard. Au milieu des neuf jurés Goncourt présents - malade, Edmonde Charles-Roux était absente - et d'une foule de micros et de caméras, il était un peu essoufflé mais ne pouvait cacher sa joie. Il a simplement dit son bonheur: «Il se trouve que je reviens d'Alger et de Beyrouth. C'est peut-être la baraka de Cheikh Abderrahmane, le patron d'Alger, et saint Georges de Beyrouth qui m'ont permis d'avoir ce prix. J'en suis extraordinairement heureux.» Imperturbable, Didier Decoin commençait son repas.
Ce couronnement dès le premier tour masque une discussion sérieuse, car il
semble que la veille, encore, Tobie Nathan avait toutes les chances de l’emporter.
« Nous avons eu vingt minutes de discussions avant les votes, il y a eu des hésitations mais Énard a obtenu la majorité » , affirme Bernard Pivot, le président de l’académie Goncourt. Durant ce dialogue, chaque juré prenait la parole par tirage au sort. Marie Dabadie, secrétaire de l’académie, tirait les noms dans le seau à champagne. Six voix se sont portées sur Mathias Énard, deux sur Tobie Nathan et une sur Hédi Kaddour. Lors de cette discussion, c’est un véritable débat sur la vision de la littérature et le rôle du Goncourt qui se jouait en filigrane. « Tobie Nathan vainqueur ? Ce n’était pas que des rumeurs », raconte un juré. « Deux visions de la littérature se sont opposées : entre une littérature riche et une littérature de l’oralité, du conte, que symbolisait le roman de Tobie Nathan. Chacun des jurés s’est posé la question : le Goncourt doit-il avoir un palmarès ? Pour ma part, il faut amener à la littérature plus de monde
explique Paule Constant. C’est le style et la personnalité de Mathias Énard
qui ont fait la différence. Tahar Ben Jelloun a résumé cela d’une jolie formule :
« C’est un écrivain qui a une oeuvre derrière lui et une oeuvre devant lui. » Bernard Pivot va plus loin : « Je fais même le pari que d’ici vingt ans il aura le prix Nobel de littérature, il est taillé pour l’Académie suédoise,avec sa culture, son érudition, sa volonté de bâtir un pont entre l’Orient et l’Occident, le fait qu’il parle l’arabe, le persan, l’espagnol… Et il n’a que 43 ans. » Pourtant,
la plupart des jurés ont reconnu ce paradoxe : Boussole est un livre exigeant,
assez difficile à lire, mais il est somptueux, il allie érudition et émotion. Bernard Pivota rappelé qu’il résumait le livre ainsi : « L’encyclopédie de la culture de l’Orient sous la forme d’un roman d’amour ! »
Après toutes ces émotions, il était temps de passer aux choses sérieuses.
Antoine Westermann, chef du restaurant Drouant, mérite le Goncourt de la cuisine avec sa soupe de grenouilles au cerfeuil, son filet de sole poché sauce crémeuse au Riesling et la noisette de chevreuil poêlée, tourte au foie gras.





Une main tendue vers l'Orient


par Thierry Clermont
Le Figaro Livres, 03/11/2015



Roman ambitieux aux tonalités nocturnes, Boussole peut être lu comme un
pont jeté entre l’Europe et l’Orient, à travers le regard du musicologue autrichien Franz Ritter, accompagné de la mystérieuse Sarah. À travers Alep,
Damas, Palmyre ou encore Téhéran (qu’Enard a découvert en 1993), on y
croise de nombreux voyageurs, aventuriers, écrivains, musiciens, artistes,
surgis des siècles passés. S’y invitent Balzac, Liszt et bien d’autres, inattendus.
Le livre s’ouvre sur une longue phrase envoûtante qui débute ainsi :
« Nous sommes deux fumeurs d’opium chacun dans son nuage, sans rien voir
au-dehors, seuls, sans nous comprendre jamais nous fumons, visages agonisants
dans un miroir, nous sommes une image glacée à laquelle le temps donne l’illusion du mouvement, un cristal de neige glissant sur une pelote de givre… »
Né en 1972 à Niort où il a grandi, Mathias Énard a été étudiant à l’École du Louvre (art islamique), à l’Inalco (« Langues O », où il étudie l’arabe),puis à l’université Chahid-Behechti de Téhéran (où il apprend le persan) avant de faire de longs séjours au Moyen-Orient. Entre-temps, il s’était intéressé à
l’art contemporain et plus particulièrement à la « figuration libre », celle de Robert Combas et d’Hervé Di Rosa. Son premier roman (La Perfection du tir,
dont le protagoniste est un sniper) paraît au moment de la création du collectif
Inculte, il y a une dizaine d’années. Un véritable vivier où l’on trouve également Maylis de Kerangal, Claro, Mathieu Larnaudie, Arno Bertina, la plupart publiés chez Actes Sud… À cette époque, il est déjà installé à Barcelone,où il enseigne l’arabe. En 2005, il publie chez Actes Sud Remonter l’Orénoque,
puis trois ans plus tard Zone (qui rafle les prix Décembre et du Livre Inter), son livre le plus accompli jusque-là. En 2010, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, dans lequel Michel-Ange part à la rencontre du monde ottoman,remporte le prix Goncourt des lycéens. Deux ans plus tard, Rue des voleurs brosse le portrait d’un jeune Marocain de Tanger sur fond de printemps arabe.
Le roman est sélectionné par l’académie Goncourt dans sa première liste. Mathias Énard est également traducteur de l’espagnol et de l’arabe et est
l’auteur d’un récit très personnel et poignant sur un voyage dans le Transsibérien (L’Alcool et la nostalgie, paru en 2011). Récemment, il déclarait à propos de Boussole, son septième roman : « Un des objectifs était de lutter contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi, en montrant tout ce qu’il nous a apporté » ; avant d’ajouter : « En fait, il n’y a pas de fossé entre Orient et Occident, c’est complètement une illusion. Dès qu’on cherche où passe ce fossé, la frontière est extraordinairement mouvante. Où mettre les Balkans ? » Il y a cinq ans déjà, il confiait : « Plus j’y pense, plus je vois que mes livres se ressemblent. J’ai beau chercher à me fuir, je retombe souvent sur ce qui me passionne : les trios amoureux, l’amitié, l’amour face à la guerre ou à la violence. Je suppose qu’il y a une partie de moi là-dedans. »





Prix Goncourt 2015 : M. Enard sacré pour son roman Boussole


par Cecilia Delporte
Les Echos, 03/11/2015



Le Prix Goncourt 2015 a été attribué, à six voix, au romancier Mathias Enard pour son roman « Boussole », publié aux Editions Actes Sud. « Je suis surpris et très heureux », a-t-il déclaré à la presse dans une cohue indescriptible. L'écrivain était en lice face à Hédi Kaddour et son ouvrage « Les prépondérants »(Gallimard), Tobie Nathan pour « Ce pays qui te ressemble » (Stock) et Nathalie Azoulai, la seule femme du groupe, avec «Titus n'aimait pas Bérénice » (POL).

Pour mériter le Goncourt, il faut « une histoire, une écriture, une ambition », avait résumé Bernard Pivot, président de l'Académie Goncourt. Si le lauréat ne reçoit qu'un chèque de dix euros, l'enjeu est ailleurs. Un roman estampillé Prix Goncourt se vend en moyenne à 400.000 exemplaires, bénéficiant d'une belle visibilité en France et dans l'ensemble des pays francophones.

Un roman épuisant
Né en 1972 à Niort, Mathias Enard est un poids lourd des lettres françaises. Dans « Boussole », il entend réhabiliter l'Orient, face aux clichés de l'Occident, à travers l'histoire de Franz Ritter, musicologue viennois, pâle narrateur et « fi-fils » à sa maman, venant d’apprendre qu’il est atteint d’une grave maladie.
En une nuit d’insomnie, il repasse le film de sa vie, en multipliant les références culturelles innombrables. Un roman érudit mais épuisant à lire, comme l'expliqualit notre journaliste culture, Thierry Gandillot, dans sa critique de « Boussole » parue le 2 octobre dans les Echos. « Ce roman ressemble à un jeu de dominos où les références s’affalent les unes sur les autres. Sa lecture ne nécessite pas de boussole ; il s’épuise sur lui-même ».





Mathias Enard, un Goncourt au long cours


par Natalie Levisalles
Libération, 03/11/2015



C’est un coureur de fond qui vient d’être récompensé. En attribuant le prix à Mathias Enard pour son roman Boussole, paru chez Actes Sud
( Libération du 8 octobre), les jurés Goncourt ont en effet reconnu le travail d’un écrivain qui, il l’avait déjà montré avec Zone en 2008, n’a pas peur de s’attaquer à des livres longs, denses et qui demandent du souffle. Vers le début de Boussole, on peut lire : «"Dans la vie il y a des blessures qui, comme une lèpre, rongent l’âme dans la solitude", écrit l’Iranien Sadegh Hedayat au début de son roman la Chouette aveugle : ce petit homme à lunettes rondes le savait mieux que quiconque. C’est une de ces blessures qui l’amena à ouvrir le gaz en grand dans son appartement de la rue Championnet à Paris, un soir justement de grande solitude, un soir d’avril, très loin de l’Iran.» Presque tous les thèmes de ce roman sont là : la littérature, l’Orient et l’Occident, si loin et si près l’un de l’autre, la solitude.

Pendant 384 pages, on partage la nuit d’insomnie du narrateur, Franz Ritter, un musicologue viennois atteint d’une maladie grave, sa mort n’est pas imminente mais elle est annoncée. Au rythme des volutes de l’opium qu’il fume, il revoit sa vie, ses rêves de jeune homme, ses ambitions intellectuelles, ses relations avec Sarah, femme aimée et jamais possédée.
Universitaire et voyageuse, Sarah est parfois à Vienne et plus souvent ailleurs, en Malaisie ou en Inde. Jeune, belle et aventureuse, alors que lui est casanier, elle est un peu son double inversé, tous deux ont cette même fascination pour l’Orient, ou plutôt pour les rapports entre l’Orient et l’Occident. Avec Ritter, on accompagne les Orientaux et les orientalistes, tous ceux qui avaient une fascination pour un autre différent mais pas si lointain. Il y a des écrivains - Flaubert, Chateaubriand, Rimbaud ou Annemarie Schwarzenbach. Mais aussi tous ces musiciens - Mozart, Schubert, Schönberg, et Beethoven surtout - qui ont vécu en Europe centrale, du côté de Vienne, là où l’Orient rencontre l’Occident depuis au moins trois siècles.

Montagne druze
Ce livre est solide, compact, débordant d’une érudition réelle mais par moments étouffante. Parfois, on le souhaiterait plus léger, mais c’est au fond son poids qui donne au récit sa qualité un peu hypnotique. D’Istanbul à Téhéran, Damas ou Palmyre, au fur et à mesure qu’avance la nuit de Ritter, on a le sentiment qu’apparaissent la nostalgie et les regrets d’un homme pour qui l’amour de l’Orient et du savoir ont été un prétexte pour ne pas s’avancer vers le monde et ceux qui le peuplent.

Mathias Enard dit qu’il a commencé Boussole il y a longtemps. On trouve effectivement des indices du roman à venir depuis une vingtaine d’années. Agé de 43 ans aujourd’hui, l’écrivain est un homme qui paraît à la fois sage et juvénile, chaleureux et réservé, massif et léger. Il a un côté force de la nature, du genre à tenir le choc dans les soirées bien arrosées et les voyages interminables. Lui qui a écrit sur la violence et l’aventure a commencé par passer dix-huit ans à Niort, la capitale française des mutuelles. Sa mère est orthophoniste, son père éducateur. Un grand-père lui a offert des centaines de livres, l’autre, ancien para, a fait l’Indochine et l’Algérie mais n’en parlait quasiment pas. Avant son bac, le jeune Mathias n’avait jamais pris l’avion mais rêvait de voyages, et donc de devenir diplomate ou journaliste. Il fera l’Ecole du Louvre et apprendra l’arabe et le persan.

Premier séjour au Liban en 1991, il passe un mois dans une ambulance de la Croix Rouge. Premier séjour en Iran en 1993. Pendant trois mois, il est l’un des premiers étudiants occidentaux à fréquenter l’université de Téhéran depuis la révolution islamique. Premier séjour en Syrie en 1996, pour perfectionner son arabe ; il vivra deux ans dans la montagne druze, «une expérience magnifique». Il finira par s’installer à Barcelone, la ville natale de sa femme, qu’il a rencontrée à Damas. Il y apprend l’espagnol et le catalan aussi vite que les autres langues, il vit de traductions et de cours et commence à écrire.
Voyage halluciné

Son premier livre, la Perfection du tir (Actes Sud, 2004), nous emmène dans la tête d’un sniper d’un pays non précisé, mais qui pourrait être le Liban. En 2007, il y aura Bréviaire des artificiers (Verticales), un essai burlesque sur le terrorisme. La même année, il traduit Yasser Araft m’a regardé et m’a souri : journal d’un combattant, du Libanais Yussef Bazzi. Mais c’est Zone (Actes Sud, 2008) qui le rend célèbre. Ce roman de 500 pages, quasiment sans ponctuation, en 24 chapitres comme les 24 chants de l’Iliade, raconte le voyage halluciné - déjà - d’une sorte d’espion. Il y a une parenté évidente avec Boussole : même démesure, même ambition de tout mettre, il y a des conflits, des voyages et une attirance fascinée pour une région qui va de la Méditerranée aux Balkans.

Viennent ensuite, toujours chez Actes Sud, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010) et Rue des voleurs (2012) sur lequel, dans Match (8 novembre 2012), Valérie Trierweiler avait écrit : «Voilà un livre qui ne laissera pas indifférent.»

A part ça, Mathias Enard est lié au groupe d’écrivains qui gravitent autour de la revue Inculte, en particulier Oliver Rohe et Claro. Parce qu’il a beaucoup voyagé dans des pays où on parle arabe et persan, une rumeur prétend qu’il a été un espion. C’est peut-être aussi parce que, il y a quelques années, son ami Claro avait dit : «Il est poreux, et donc mystérieux. Si ça se trouve, il est lui-même un espion.»

En août 2010, il avait tenu, dans Libération «Le Mag», la chronique intitulée «La semaine de l’écrivain». Il y racontait qu’il allait «retrouver des amis, à Vienne, en Autriche. […] J’irai me promener dans les ruelles de Heiligenstadt pour voir les nombreuses maisons du quartier qu’a habitées Beethoven, mon guide raconte même que l’air de la 9e Symphonie aurait pu être inspiré par le Heuriger, le vin blanc nouveau que l’on boit dans les tavernnes du même nom».





De Vienne à Istanbul, l’écrivain met en scène une bande d’orientalistes. Mais son érudition tous azimuts alourdit le propos.


par Philippe Lançon
Libération, 03/11/2015



Quelques vers du Poison de Baudelaire suffisent à expliquer la forme de l’épais nouveau livre à fumerolles de Mathias Enard : «L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,/ Allonge l’illimité,/ Approfondit le temps, creuse la volupté,/ Et de plaisirs noirs et mornes/ Remplit l’âme au-delà de sa capacité.» Boussole est la confession d’un mangeur d’opium intellectuel. Le narrateur est un universitaire orientaliste, musicologue autrichien, Franz Ritter. Il habite Vienne, ancienne «porte de l’Orient». On ferait plus vite le tour de ce qu’il ignore que de ce qu’il sait. C’est affolant, comme une boussole qui aurait perdu le nord à force d’indiquer tantôt la bibliothèque, tantôt le musée. Henry Miller disait que «s’orienter, c’est tout perdre». Ritter cherche à ne rien perdre, nous voilà donc désorientés avec lui, de Vienne en Orient.
Atteint d’une maladie grave, sentant la mort venir, il fume l’opium comme un autre orientaliste, le Français Faugier, le lui a appris jadis à Istanbul. Faugier est un «sachant» lui-même monstrueux, une sorte de cuistre noceur et suicidaire, comme la plupart des personnages du livre - un groupe d’universitaires et/ou diplomates en Orient, plus ou moins globe-trotters et solitaires. Ils étalent sans cesse leur culture - comme Brichot, le cuistre du salon Verdurin -, parlant au débotté de n’importe quel sujet au lit, dans un cocktail ou autour d’un feu de camp archéologique, comme s’ils l’avaient potassé pour donner une conférence de type «Connaissances du monde» : leurs dialogues et leurs présences ne sont trop souvent que prétextes à anecdotes et informations. Ils ont aussi cette familiarité un peu vieux jeu des intellectuels qui cherchent à se dévergonder : des gens pour qui érudition rime avec arpion. Faugier a une caractéristique amusante : «Il était d’une grossièreté constante dans toutes les langues, même en anglais.»
Ogre voyageur

Quant à la femme que Ritter aime, Sarah, c’est la super fille de l’air : toujours éloignée, toujours intelligente, toujours supérieure, toujours puits de science et de liberté. C’est le genre de personne qui, face à la tombe de Dalida au cimetière Montmartre, vous fait un topo sur la chanteuse, Alexandrie, Le Caire et les relations diplomatiques entre la France et l’Egypte depuis 1750, avant de disparaître dans les traces de son parfum en chantant Bambino. Ritter, le cuistre sentimental, ne peut y résister ; le lecteur, si : il est moins abstrait. Sarah a écrit, entre autres, un article sur Balzac et l’Orient. Naturellement elle est belle, sensuelle et polyglotte. Le plus rare des dialectes ne lui est pas étranger. Son pied est oriental : posé à plat, il fait un pont sous lequel l’eau peut passer - et il en passe. Aux dernières nouvelles, elle serait à Bornéo, enquêtant sur une tribu. Ritter est horrifié par ce qu’elle découvre. Il a pourtant dû lire Lévi-Strauss, ou même Redmond O’Hanlon. Mais Sarah, son magistral complexe incarné, ne s’élève que pour l’abaisser. Ils ont eu leur nuit d’amour à Téhéran.

Portrait Mathias Enard, d'ici et d'odyssée

Leurs rapports évoquent ceux des universitaires de 2666, le dernier roman de Roberto Bolaño - ce n’est pas pour rien que Ritter appelle Sarah sa «détective sauvage», titre du livre qui rendit célèbre le romancier chilien. Enard tente comme lui, en ogre et voyageur culturel, de dévorer la solitude, l’enchantement et l’horreur du monde - à travers l’Orient et non à travers le Mexique. Mais, dans 2666, Bolaño manipulait ses personnages avec beaucoup plus d’ironie, de naturel et de légèreté. Il leur donnait, surtout, une autonomie romanesque. Jamais ils ne disparaissaient sous les ombres d’un discours ou d’une soutenance de thèse. Leur mélancolie était simplifiée par leur connaissance. Dans Boussole, elle est alourdie.

Semelles de plomb

Grammaire de l’opium : Ritter divague dans ses souvenirs et ses visions, ses amitiés et ses amours, ses lectures et ses théories. Il allonge son savoir illimité, remplissant l’âme du lecteur de connexions et d’informations très au-delà de toute capacité. Cette dérive d’opiomane a un propos : faire l’inventaire personnel et savant des liens et malentendus que tissent l’Europe et l’Orient depuis quelques siècles - des manières dont artistes, écrivains, musiciens, universitaires, aventuriers, hommes de pouvoir et fous furieux ont utilisé, dans les deux sens, la culture de l’autre - dont ils l’ont influencée. Cela va de cet Egyptien, ami de Courbet, qui devint ministre ottoman et propriétaire de l’Origine du monde et des Bijoux, à un illuminé iranien, rencontré dans un musée de Téhéran, qui salue Ritter et Laugier d’un retentissant «Heil Hitler», les prenant pour des Allemands : «Il expliqua longuement que Hitler avait révélé au monde que les Allemands et les Iraniens formaient un seul peuple, que ce peuple était amené à présider aux destinées de la planète, et qu’il était selon lui bien triste, oui, bien triste que ces idées magnifiques ne soient pas encore concrétisées.»

Pourquoi faut-il que Ritter ajoute : «Cette vision de Hitler en héros iranien avait quelque chose d’effrayant et de comique à la fois, au milieu des coupes, des rhytons et des plats décorés» ? Parce que c’est un donneur de leçons et un mauvais écrivain. Un homme qui, se relisant, écrit : «Je suis attiré et repoussé par ce moi ancien comme par un autre. Un premier souvenir, intercalé entre le souvenir et moi. Une feuille de papier diaphane que la lumière traverse pour y dessiner d’autres images. Un vitrail. Je est dans la nuit. L’être est toujours dans cette distance, quelque part entre un soi insondable et l’autre en soi. Dans la sensation du temps. Dans l’amour, qui est l’impossibilité de la fusion entre soi et l’autre. Dans l’art, l’expérience de l’altérité.» Ce genre d’envolée à semelles de plomb est, en soi, sans importance : personne ne demande à un universitaire comme Ritter d’écrire bref et bien. Mais comment faire pour bien écrire un roman mal écrit par un universitaire ? C’est un défi qu’Enard a dû se lancer, comme dans les tournois d’éloquence ou de chevalerie.

Encyclopédie intime

Un mot qui fut très à la mode voilà quelques années, et qui a disparu de la circulation des lieux communs progressistes, définit somme toute son objet : métissage. Son livre nous conduit, de Vienne à Téhéran, d’Istanbul à Damas, aux sources d’un métissage qui a mal tourné, entre l’Occident et l’Orient. Sa morale résiduelle est que l’orientalisme doit être un humanisme. Cet humanisme se développe en milieu indifférent ou hostile - écoutez une tirade parmi dix autres : «La construction d’une identité européenne comme sympathique puzzle de nationalismes a effacé tout ce qui ne rentrait plus dans ses cases idéologiques. Adieu différence, adieu diversité. Un humanisme basé sur quoi ? Quel universel ? Dieu, qui se fait bien discret dans le silence de la nuit ? Entre les égorgeurs, les affameurs, les pollueurs, l’unité de la condition humaine peut-elle encore fonder quelque chose, je n’en sais rien. Le savoir, peut-être. Le savoir et la planète comme nouvel horizon.» C’est en tout cas l’horizon du livre. Boussole ? Une encyclopédie intime et démonstrative, déguisée en roman, du métissage inévitable et manqué entre les deux mondes ; de ses enchantements vécus et de ses illusions perdues. Bref, une histoire d’amour qui a mal tourné.

On y croise les protectorats britanniques et français, les musées de Vienne, la révolution iranienne, les bordels d’Istanbul, les ruines de Palmyre, les colloques en Styrie et l’actualité en Syrie. On circule dans les échanges internationaux entre la petite bande d’orientalistes comme dans une galerie souterraine, un peu aveugle, torche à la main. Sur les murs, il y a des portraits, des médaillons. Ils révèlent des aventures : celles des multiples intercesseurs et messagers entre les deux mondes. Outre les deux personnages mentionnés plus haut, ils s’appellent Sadegh Hedayat, Franz Liszt, Mendelssohn, Annemarie Schwarzenbach, Donizetti, Mozart, Brahms, Gobineau, Beethoven, Mahler, Hainfeld, Germain Nouveau, Rimbaud, Balzac, Sheridan Le Fanu, et vingt autres. Vous apprendrez tout - ou, en tout cas, beaucoup - sur leurs vies, leurs œuvres, la place que l’Orient tient chez les uns, l’Occident chez les autres. Vous apprendrez tant qu’il est probable que vous ne vous souviendrez de presque rien.

Parole autonome

Mais il y a tout de même des personnes, des scènes et des lieux que vous n’oublierez sans doute pas : la petite bande dans les ruines de Palmyre, devisant au cœur du château par une nuit glaciale ; l’épopée de celle qui y posséda le Zenobia Hotel, qui voulut être la première femme à entrer dans La Mecque et qui finit assassinée sur son voilier au large de Tanger, la Basque Marga d’Andurain ; ou l’étudiant français nommé Lyautey qui, à Téhéran, à la veille de la Révolution, finit par se prendre pour un homme du peuple iranien, devint un interprète de Khomeiny à Neauphle-le-Château, perdit celle qu’il aimait et se pendit en 1980. Certaines de ces histoires sont vraies, d’autres vraisemblables, peu importe. Elles se suivent et s’assemblent, enchâssées dans le grand récit flottant de Ritter, cette «interminable érection sans but», comme la nouvelle du «Curieux malavisé» dans les aventures de Don Quichotte. Ce sont des jouissances malheureuses. La manière dont Enard les agence est expliquée par son narrateur : elles forment une longue «Séance, une Maqâma, genre noble de la littérature arabe où les personnages se passent la parole pour explorer, chacun à son tour, un sujet donné». Quiconque l’a vécu a senti la parole circuler, s’échauffer, s’alléger pour devenir autonome, comme un génie volant de lampe en lampe. Boussole recherche cette magie et l’atteint rarement.

Ce pourrait être un «roman wikipedia», un de plus. Mais si ce n’est pas un roman, c’est tout de même beaucoup mieux qu’un recyclage narratif : on sent que l’érudition est le produit d’une vie, celle de l’auteur, lui-même orientaliste. Il a voulu tout y mettre de son rêve, de sa virtuosité, de son espoir désespéré de «l’autre dans soi». Son expérience passe parfois dans les seconds rôles, rarement dans les premiers. Peut-être est-ce une conséquence de l’opium : tout s’égare dans des paradis - ou des enfers - artificiels. Baudelaire, derniers mots de la Pipe d’opium : «C’est ainsi que finit mon rêve d’opium, qui ne me laissa d’autre trace qu’une vague mélancolie, suite ordinaire de ces sortes d’hallucinations.»





Prix d'automne, les Goncourt tiennent le cap. En consacrant Mathias Enard, le jury Goncourt a salué une littérature exigeante et offert à Actes Sud une fin d’année en apothéose. Si la thématique


par Marine Durand
Livres Hebdo, 03/11/2015



Un tour de scrutin aura suffi à Mathias Enard pour entrer dans l’histoire littéraire française. Mardi 3 novembre,loin des tractations et alliances de dernière minute de l’an dernier, six des neuf académiciens Goncourt présents chez Drouant – la doyenne, Edmonde Charles-Roux, ne s’est pas déplacée – ont choisi de donner leur voix à Boussole (Actes Sud). Deux voix sont allées à Tobie Nathan (Cepays qui te ressemble, Stock) et une à Hédi Kaddour
(Les prépondérants, Gallimard). En couronnant le neuvième ouvrage de l’auteur de 43 ans, déjà lauréat du prix Décembre en 2008 (Zone,Actes Sud) et du Goncourt des Lycéens en 2010 (Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud), le jury a distingué aussi bien une oeuvre qu’un livre, jugé
« somptueux dans son érudition », selon le président Bernard
Pivot, et dont les critiques littéraires interrogés par Livres Hebdo la semaine
dernière souhaitaient la victoire, à défaut de l’avoir pronostiquée.
Surtout, les Goncourt ont poursuivi la trajectoire entamée en 2014 avec le
couronnement de l’exigeant Pas pleurer de Lydie Salvayre (Seuil). Oui, on a
choisi la littérature avec ce livre qui peut aider à faire le pont entre Orient et Occident
, assumait Régis Debray,lui qui expliquait il y a quelques
semaines sur France Inter vouloir à la fois faire honneur à la littérature et contenter la librairie. De son côté, Tahar Ben Jelloun sommait les journalistes
de bien choisir leur vocabulaire au sujet de l’oeuvre : Dites “exigeante”, pas “difficile sinon personne ne va l’acheter !





M. Enard prix Goncourt 2015 pour Boussole


par Yannick Vely
Paris Match, 03/11/2015



C'était l'un des deux favoris de la presse - et notre choix de la raison. Mathias Enard a obtenu à 43 ans, le Saint-Graal de la littérature française, le fameux prix Goncourt. Un chèque de dix euros lui sera remis, avant, bien sûr, d'importantes ventes en libraire pour Noël - c'est le principal intérêt des prix littéraires. Ce Goncourt récompense l'un de nos grands écrivains. Prix Décembre en 2008 pour «Zone», son chef d'oeuvre, Prix Goncourt des lycéens en 2010 pour «Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants», le natif de Niort n'a pas eu besoin de boussole pour trouver son chemin parmi la jungle de la rentrée littéraire. Son dernier roman n'est pas son plus accessible ? Qu'importe, il a déjà son public érudit qui le suit fidèlement entre Orient et Occident, thématique qui traverse toute son œuvre. Il a su convaincre six membres du jury que sa plume érudite méritait bien cette consécration.

Retrouvez la chronique de Gilles Martin-Chauffier sur «Boussole»
Né en 1972, à Niort, Mathias Enard, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, a vécu de nombreuses vies au gré de ses voyages. Arabophone et connaisseur de la langue perse qu'il a apprise à Téhéran, l'écrivain vit à Barcelone depuis 2000 où il enseigne l'arabe, Il a publié une dizaine d'ouvrages dont «La Perfection du tir» (2003, prix des Cinq continents de la francophonie), sur un sniper amoureux en pleine guerre du Liban, «Remonter l’Orénoque» (2005), «Bréviaire d’un artificier» (2007), «Zone» (2008, prix Décembre 2008 et Livre Inter 2009), «Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010), «Rue des voleurs» (2012) et «Boussole» (2015). «Je suis surpris et très heureux», a dit à la presse Mathias Enard dans une cohue indescriptible. «Je reviens d'Alger, figurez-vous, et de Beyrouth», a ajouté l'auteur. «Et peut-être la baraka de Cheikh Abderrahmane, le patron d'Alger, et Saint Georges de Beyrouth ont fait ça et j'en suis extraordinairement heureux».
«C'est une grande surprise: on ne s'y attend pas», a souligné l'écrivain. «C'est quelque chose qui ne dépend pas de vous», a-t-il dit. «Un tourbillon qui s'abat, un tourbillon de joie et d'allégresse aussi pour la maison d'édition qui a beaucoup travaillé». En référence à son style, parfois qualifié de difficile, Mathias Enard a dit qu'il était au contraire «très accessible». «J'ai écrit assez simplement: il suffit d'ouvrir (le livre) pour se rendre compte que c'est beaucoup moins effrayant à lire que ce que j'ai entendu à droite et à gauche», a estimé l'écrivain. «J'espère que ça ne changera pas ma vie: je veux continuer à écrire des livres», a-t-il dit.





Prix littéraires: immersion dans la ferveur de chez Drouant


par Marianne Payot, Delphine Peras
L'Express, 06/11/2014



Comme chaque année, vers 13 heures, la folie médiatique est tombée sur le restaurant parisien où délibéraient les jurys Goncourt et Renaudot. Ambiance.
12h43. Didier Decoin, le Secrétaire général de l'Académie Goncourt, descend, papier à la main, dans la "fosse" de chez Drouant où s'agglutinent micros et caméras. "Le prix Goncourt 2014 est décerné à Lydie Salvayre..." Brefs applaudissements - il est vrai que la plupart des médias généralistes présents ne la connaissent guère. Il est temps de grimper dans le saint des saints pour recueillir, avant la meute, quelques confidences des membres du jury Goncourt.
Première impression de calme et de sérénité. Contrairement aux années précédentes - notamment au millésime 2013 - l'ambiance est plus que détendue autour de la table des Goncourt. Bernard Pivot, coupe de champagne à la main, décline sa satisfaction - il avait deux favoris, Kamel Daoud et Lydie Salvayre, alors va pour l'auteur du Seuil, dont il salue l'oeuvre et le roman. Même crédo du côté de Paule Constant et de Françoise Chandernagor, toutes deux ravies de ce choix.

On apprendra, au détour d'une phrase, que 9 membres du jury sur 10 comprennent l'espagnol - le roman de Lydie Salvayre renferme de nombreux idiomes castilans - et que le 10e n'est autre que... Bernard Pivot. On s'approche de Pierre Assouline et de Tahar Ben Jelloun, qui y vont eux aussi de leur contentement, tout comme Philippe Claudel. Même l'ombrageux Régis Debray (on se souvient de son courroux de l'année dernière) dit sa satisfaction, alors même qu'il a voté pour Kamel Daoud. Sourires sur toutes les lèvres, on se croirait au pays des Bisounours.
Côté jardin, la terrasse du Drouant s'entend, les pique-assiettes sont déjà en nombre, des seniors du quartier pour la plupart, qui viennent se goberger à moindre frais. "C'est pour ça que, cette année, on a attendu un peu avant de dresser le buffet", confie Nicolae, charment serveur roumain, habitué à ces hordes de moineaux.

Lydie Salvayre arrive enfin place Gaillon, après avoir attendu le verdict au Café de la Paix, discrètement et tremblante, entourée de ses éditeurs et amis du Seuil: une horde de micros et de caméras l'assaillent. C'est la folie habituelle, un attroupement médiatique hystérique. Les bacs de plantes de la terrasse Drouant manquent d'être renversés, une table vacille, la cohue est indescriptible. Jean-Dominique, le portier du restaurant, vêtu en livrée chic, en a vu d'autres: c'est son 25e prix Goncourt, plus rien ne l'étonne.
"C'est horrible !" s'exclame une jeune journaliste, apparemment peu habituée. Pour la première fois, les médias ont directement accès à l'escalier étroit qui mène directement au salon des Goncourt, la cohue n'en est que plus ingérable. Un vigile s'en émeut: "Avant, par le grand escalier, c'était plus simple. Mais les jurés du Renaudot se sentaient importunés..." Jurés du Renaudot qui, rappelons-le, délibèrent dans le salon mitoyen de celui des Goncourt.

13h15. Arrivée de Lydie Salvayre, rayonnante, dans le salon du premier étage. Applaudissements des jurés, congratulations. Sur le palier, son éditeur, Olivier Bétourné, est aux anges, rappelant que cela faisait vingt-six ans que le Seuil n'avait pas décroché le Goncourt, depuis 1988 exactement, pour L'Exposition coloniale d'Erik Orsenna. Avec son Médicis de la veille pour Antonine Volodine (Terminus radieux), la maison a de quoi sabler le champagne...
13h25. Les télévisions et radios sont accueillies à leur tour à l'étage. Foire d'empoigne, coups de coude et de caméra, Régis Debray, mal placé, bat en retraite, la pauvre Lydie Salvayre se réfugie derrière Bernard Pivot. Rien que du classique!

Au rez-de-chaussée, Yann Queffélec, prix Goncourt en 1985 pour Noces barbares et dont le bar de Drouant porte le nom, tient salon: "C'est important, le Goncourt. Une société a besoin de rites et le ce prix est un rite littéraire. Lire un livre n'a jamais fait perdre de temps à personne." Allusion aux déclarations de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, bien en peine de citer le moindre roman de Patrick Modiano.





Le prix Goncourt 2014 va à... Lydie Salvayre


par Bibliobs
L'Obs, 06/11/2014



Le prix Goncourt 2014 a été attribué ce mercredi 5 novembre à Lydie Salvayre pour son roman «Pas pleurer» (Seuil). La romancière obtient le prix au 5e tour de scrutin avec six voix, contre quatre à Kamel Daoud, auteur de «Meursault, contre-enquête» (Actes Sud). Le jury a déjoué tous les pronostics, puisqu’on prévoyait un combat final entre Daoud et David Foenkinos, auteur de « Charlotte » (Gallimard).
Dans «Pas pleurer», l’auteur de «la Compagnie des spectres» revient sur l’engagement de Georges Bernanos pendant la guerre civile espagnole, ainsi que sur l’histoire de sa famille. La romancière, Lydie Arjona de son vrai nom, ancienne psychiatre, est en effet la fille de républicains espagnols en exil. Elle écrit: «L'été radieux de ma mère, l'année lugubre de Bernanos: deux scènes d'une même histoire.»La lauréate, les larmes aux yeux, a déclaré: «Je suis très heureuse, je suis très émue.» C'est aussi une très belle rentrée littéraire pour son éditeur, le Seuil, qui, en plus du Goncourt, décroche le prix Médicis avec «Terminus radieux» d'Antoine Volodine, et compte bien attraper demain jeudi le prix Décembre avec le «Sigmund Freud» d'Elisabeth Roudinesco.
«Nous avons d’abord couronné un roman d’une grande qualité littéraire, un livre à l’écriture très originale, même si je regrette qu’il y ait parfois trop d’espagnol», a déclaré Bernard Pivot, président du jury.

Pierre Assouline, qui tweetait récemment son inquiétude quant au lauréat de l’année, craignant sans doute le sacre de David Foenkinos, ne cache pas son soulagement, et ne cache pas non plus que Salvayre n'était pas son premier choix:
Ceux qui ont défendu dans le jury Kamel Daoud, comme moi, sont ravis que ce soit finalement Lydie Salvayre. Si le lauréat avait été Daoud, cela aurait été plus historique, mais c’est son premier roman, il va écrire d’autres livres.
Dans «Meursault, contre-enquête», le journaliste algérien Kamel Daoud revisite «l’Etranger» de Camus, du point de vue arabe. On rappelle que dans «l’Etranger», paru en 1942, Meursault est condamné à mort pour avoir tué un Algérien, qui n’est jamais nommé. Soixante-deux ans plus tard, Daoud, dans une sorte de spin-off littéraire, offre la parole au frère de «l’Arabe», relit le chef d’œuvre de Camus sous l’angle des rapports coloniaux et donne un nom au personnage le plus fantomatique du roman français.

Lydie Salvayre succède à Pierre Lemaître et son roman «Au revoir là-haut», qui a très largement dépassé les 500 000 exemplaires vendus. Elle est la onzième femme à recevoir le prix. La dernière était Marie NDiaye, en 2009, avec «Trois femmes puissantes».





Prix Goncourt et Renaudot : les lauréats inattendus


par Mohammed Aissaoui
Le Figaro Livres, 06/11/2014



«Tiens, encore un pique-assiette», s'insurge une employée du restaurant Drouant en attendant l'heure fatidique de l'annonce des prix Goncourt et Renaudot, à 12 h 45. Il y avait foule, beaucoup de journalistes, bien sûr, et, c'est vrai, quelques personnes venues profiter de l'aubaine d'un cocktail offert par une bonne maison, «ces hirondelles» comme on les appelle.
Pendant ce temps-là, au premier étage du restaurant, les jurés de l'académie Goncourt et ceux du Renaudot se régalaient. Au menu conçu par le chef Antoine Westermann: coquilles Saint-Jacques crues, caviar Baeri d'Aquitaine, homard breton rôti, puis bar cuit à la vapeur suivi d'un foie de canard au pavot et aux raisins, et pour terminer une omelette norvégienne. On s'est régalé, puis, au vu des délibérations, on s'est courtoisement disputé. Les membres de l'académie Goncourt aiment décidément surprendre. On pensait que la plus prestigieuse des récompenses littéraires allait se jouer entre David Foenkinos et Kamel Daoud: ce fut finalement Lydie Salvayre qui l'emporta. Son roman, Pas pleurer (Seuil), a décroché le Goncourt au 5e tour par cinq voix contre quatre à Meursault, contre-enquête, le récit de l'écrivain algérien.
«Je suis folle de joie»
Pourquoi Lydie Salvayre a-t-elle gagné contre toute attente? D'abord pour la qualité littéraire, a tenu à souligner chacun des jurés. Et pour d'autres raisons, aussi: «C'était très bloqué dès le premier tour, les quatre finalistes se partageaient les voix. Puis, petit à petit, c'est Lydie Salvayre qui a créé une sorte de consensus sur son nom. C'est vrai que c'est une surprise parce qu'il y a quinze jours encore, peu la voyaient lauréate», raconte Françoise Chandernagor. Un autre juré confie que Foenkinos était bien parti au premier tour et qu'ensuite des voix ont changé de favori. «Ce mercredi matin encore, je ne savais pas qui de Kamel Daoud ou de Lydie Salvayre allait l'emporter», avoue Bernard Pivot, pourtant président de l'académie Goncourt. «Je suis contente, on récompense l'auteur d'une œuvre importante. Et puis, c'est seulement la onzième femme couronnée depuis 1903», fait remarquer Paule Constant, lauréate en 1998.
Voix douce, étreinte par l'émotion, Lydie Salvayre est chaudement applaudie par l'ensemble du jury lorsqu'elle parvient dans le salon des Goncourt. Elle ne peut retenir ses larmes. «Je suis folle de joie, honorée et fière. Bien sûr, je ne m'y attendais absolument pas, nous dit-elle en cherchant des yeux un soutien de son éditeur. C'est toujours comme ça?», s'inquiète-t-elle face à la foule. C'est Bernard Pivot qui vient à la rescousse: «Ne vous inquiétez pas, ça ne durera qu'un an!» Et il ajoute en plaisantant: «Mais faut pas pleurer!» Olivier Bétourné, PDG du Seuil, est un homme heureux: le Goncourt vient après le Médicis décroché la veille par Antoine Volodine. «Nous attendions le Goncourt depuis vingt-cinq années…» Il y a tellement de monde qu'Edmonde Charles-Roux manque d'être écrasée. Prévoyant, Pierre Assouline a mis son casque, il évite ainsi les coups de micro et de caméra.
Un Renaudot décerné sans «bagarre»
Du côté du Renaudot, c'est au terme d'un sixième tour, par cinq voix contre trois à Jean-Marc Parisis, que David Foenkinos a remporté le prix pour sonCharlotte(Gallimard). Un prix annoncé dans le brouhaha, et dont Amélie Nothomb était la favorite. Dans les couloirs du premier étage de Drouant, encombrés par les photographes et les cameramen aux coups de coude faciles, un Patrick Besson détendu bavardait avec une jeune femme, en citant Nietzsche, à propos de la lecture et de «la pensée qui pourrit». Autre juré du prix Renaudot, le romancier Jean-Noël Pancrazi nous a confié: «Nous sommes tous très contents, à quelques exceptions près. On peut le dire: on nage dans le bonheur. Récompenser David Foenkinos a été relativement facile. On ne peut pas dire qu'il y ait eu de la bagarre, malgré six tours nécessaires pour désigner le lauréat. Avec Charlotte, on a une forme poétique très belle, accordée parfaitement à cette artiste peintre tragiquement disparue. Je pense également que le fait qu'il ait changé complètement de registre l'a bien servi, cette fois-ci. Nombre de jurés ont été sensibles à cette sorte de gravité sensible qui parcourt son livre.»
L'appréciation de Dominique Bona, fraîchement élue à l'Académie française, a été plus nuancée, parlant même de «délibérations parfois tendues, du fait des sensibilités différentes, voire opposées des membres du jury». Pour sa part, Franz-Olivier Giesbert, membre du Renaudot depuis 1998, a tenu à préciser: «Je suis de longue date un fan absolu de David Foenkinos. C'est un écrivain qui fait du bien, avec en plus une pointe d'humour à la Woody Allen, que j'apprécie particulièrement. C'est donc un bon millésime. Je tiens tout de même à préciser que j'ai adoré Pas pleurerde Lydie Salvayre ainsi que Les Inoubliablesde Jean-Marc Parisis. Et puis, je dois bien vous l'avouer: je suis un lecteur très sévère, voire cruel. Peut-être trop. Quand, au bout de vingt pages, je m'ennuie, je laisse tomber: la vie est trop courte…»
Au cours des débats, trois auteurs, Jean-Marc Parisis (trois voix au dernier tour), Kamel Daoud (une voix au dernier tour) et Lydie Salvayre avaient été évoqués comme possibles lauréats, alors que leurs romans ne figuraient pas sur la liste finale du prix Renaudot… Une entorse dont est familier le jury, qui n'avait pas hésité par le passé à couronner des auteurs absents de leur dernière sélection (ce fut le cas de Daniel Pennac en 2007 et de la Rwandaise Scholastique Mukasonga en 2012).
Lauréat du Renaudot essai pour De chez nous(Stock), Christian Authier, veste noire et écharpe mauve, dégustait un verre en terrasse du restaurant Drouant, en compagnie de son éditeur, Manuel Carcassonne. Le Renaudot poche est allé à Florence Seyvos, pour son Garçon incassable, aux Éditions Points, une collection du Seuil, décidément. David Foenkinos est arrivé place Gaillon une demi-heure après Lydie Salvayre, vêtu de gris, le visage moins jovial qu'à l'accoutumée, face aux micros et aux photographes.





Prix Goncourt : Lydie Salvayre récompensée pour « Pas pleurer ».


par Jean Birnbaum
Le Monde, 06/11/2014



Elle a déjoué tous les pronostics. Le prix Goncourt est allé à Lydie Salvayre, pour Pas pleurer (Seuil), qui a remporté six voix, alors que la victoire semblait se jouer depuis deux semaines entre Charlotte, de David Foenkinos (Gallimard) et Meursault contre-enquête (Actes Sud, quatre voix), de Kamel Daoud. La quatrième finaliste était Pauline Dreyfus, avec Ce sont des choses qui arrivent (Grasset).

Annoncé dans la foulée, au même endroit (le restaurant Drouant, qui accueille le Goncourt depuis cent ans), le prix Renaudot a récompensé David Foenkinos pour Charlotte (Gallimard).
Durant l’été 1936, quand éclate la guerre civile espagnole, alors qu’il est à Majorque, l'écrivain Georges Bernanos, catholique, monarchiste, compagnon de Maurras, est révulsé par les atrocités de la nuit franquiste, qui lui inspireront Les Grands Cimetières sous la lune (1938). Pendant ce même été, Montse, la mère de la narratrice, a 15 ans et vit à Barcelone l’émerveillement d’une révolution libertaire, elle, la « mauvaise pauvre », naguère montrée du doigt par les notables de son village catalan. Soixante-quinze ans plus tard, Montse raconte cette époque à sa fille, la narratrice, autour d’une anisette.

Lydie Salvayre passe de l’un à l’autre, fait le lien. D’un même mouvement, elle se laisse ventriloquer par la prose envoûtante de Bernanos, dont les admirateurs reconnaîtront ici plus que les accents, et s’abandonne aussi à la langue de sa propre mère, mélange si singulier de français et d’espagnol. Entre ces deux paroles d’exilés qu’à l’origine tout semble opposer, le sexe, la classe, les idées, Lydie Salvayre crée une solidarité ­vitale. Pour cela, elle s’en remet à cet esprit d’insou­mission que Bernanos nommait l’« esprit d’enfance ». Avec sensibilité et insolence, elle proclame magnifiquement sa fidélité au langage de la jeunesse. Et démontre que cette langue, qui n’a rien à voir avec l’âge, relève d’abord de l’obstination, de ­l’héroïsme et de la grâce.

Une vingtaine de livres

Née en 1948 d’un couple de républicains espagnols exilés dans le sud de la France, Lydie Salvayre est l’une des romanciers français les plus reconnus de sa génération. Son œuvre, composé d’une vingtaine de livres, est traduit en une vingtaine de langues. Son quatrième ouvrage, La Compagnie des spectres (Verticales, 1997), lui avait valu le prix Novembre.





Lydie Salvayre, Goncourt 2014 pour "Pas pleurer" (Seuil) a été choisi par les jurés au 5e tour, par 6 voix contre 4 à l'Algérien Kamel Daoud, auteur de "Meursault contre-enquête".


par Le Point.fr
Le Point ., 06/11/2014



Lydie Salvayre a reçu mercredi le Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français, pour Pas pleurer, un roman sur la guerre d'Espagne, devançant les deux grands favoris, l'Algérien Kamel Daoud et le Français David Foenkinos, récompensé lui du prix Renaudot. Pas pleurer (Seuil) a été choisi par les jurés au 5e tour, par 6 voix contre 4 au roman de Daoud, Meursault contre-enquête.
"Je suis très heureuse, je suis très émue", a dit Lydie Salvayre, les larmes aux yeux, en se faufilant dans la cohue des journalistes rassemblés au restaurant Drouant, dans le centre de Paris, où est traditionnellement décernée cette récompense. "Je suis très heureuse que cela arrive, particulièrement en ce moment", a ajouté la lauréate, née en 1948.

Insurrection libertaire de 1936 en Espagne

Le roman de cette auteur française est hanté par la figure de l'écrivain Georges Bernanos et la voix de sa propre mère qui lui raconte au soir de sa vie la guerre civile de 1936 en Espagne. Pas pleurer est aussi une histoire d'amour impossible entre deux jeunes gens issus de milieux sociaux et de clans politiques différents.

Le Premier ministre Manuel Valls, originaire de Catalogne, a aussitôt salué sur Twitter la lauréate du Goncourt. "Avec cette vivacité du style, Lydie Salvayre a dit l'Histoire, la sienne et celle de tant d'autres. Bravo !".

"Nous avons d'abord couronné un roman d'une grande qualité littéraire, un livre à l'écriture très originale, même si je regrette qu'il y ait parfois trop d'espagnol", a souligné Bernard Pivot, président de l'Académie Goncourt. "Cette mère, qui ne se souvient de rien si ce n'est de cet été 36, c'est formidablement émouvant." "Ceux qui ont défendu dans le jury Kamel Daoud, comme moi, sont ravis que ce soit finalement Lydie Salvayre", a déclaré pour sa part Pierre Assouline, membre du jury. "Si le lauréat avait été Daoud, cela aurait été plus historique, mais c'est son premier roman, il va écrire d'autres livres."

Connu dans le monde entier, le Goncourt reste le prix le plus prestigieux, consécration suprême pour un auteur et jackpot pour le lauréat et son éditeur. Une deuxième femme était en lice pour le Goncourt, Pauline Dreyfus avec Ce sont des choses qui arrivent, qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, du côté des nantis.
Avant l'attribution du prix, les critiques donnaient Foenkinos et Daoud pour favoris, soulignant la "réussite exceptionnelle" de Meursault, contre-enquête, premier roman virtuose de l'écrivain algérien de 44 ans. L'auteur, chroniqueur au Quotidien d'Oran, y donne la parole au frère de "l'Arabe" anonyme tué par Meursault dans L'Étranger d'Albert Camus (1942), avec en contrepoint, l'histoire passée et présente de l'Algérie.

La dernière femme lauréate du Goncourt avait été Marie N'Diaye en 2009.





Lydie Salvayre reçoit le prix Goncourt, Foenkinos le Renaudot



Libération Livres, 06/11/2014



Lydie Salvayre voit son roman «Pas pleurer», publié chez Seuil, récompensé, tandis que «Charlotte», de Foenkinos, remporte le Renaudot.

Lydie Salvayre a été couronnée mercredi par le Goncourt, le plus connu des prix littéraires français, pour Pas pleurer, un roman sur la guerre d’Espagne hanté par la figure de l’écrivain Georges Bernanos et la voix de sa propre mère. Pas pleurer (Seuil) a été choisi par les jurés au 5e tour, par 5 voix contre 4 à l’Algérien Kamel Daoud, auteur de Meursault contre-enquête.
«Je suis très heureuse, je suis très émue», a dit Lydie Salvayre, les larmes aux yeux, en se faufilant dans la cohue des journalistes rassemblés au restaurant Drouant, dans le centre de Paris, où est traditionnellement décernée cette récompense. Le roman de cette auteure française est hanté par la figure de Georges Bernanos et la voix de sa propre mère qui lui raconte au soir de sa vie l’insurrection libertaire de 1936 en Espagne.
David Foenkinos, qui était l’autre grand favori du Goncourt, a obtenu le prix Renaudot, décerné dans la foulée, pour son roman Charlotte, cri d’amour pour Charlotte Salomon, jeune artiste juive allemande assassinée à Auschwitz à 26 ans. L’écrivain, qui a obtenu le prix au 6e tour par 5 voix contre 3 à Jean-Marc Parisis et une à Kamel Daoud, fait revivre avec passion le destin tragique de cette jeune femme dans ce livre édité chez Gallimard.

Depuis 1914, c’est au restaurant Drouant, au cœur de Paris, que sont annoncés les lauréats des deux prix, dans l’effervescence médiatique. Célèbre dans le monde entier, le Goncourt reste la consécration suprême pour un auteur mais aussi un jackpot, avec en moyenne 400 000 ventes à la clé pour le roman primé et des traductions en hausse.

Ainsi, le Goncourt 2013, Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, tiré initialement à 30 000 exemplaires, s’est écoulé à ce jour à 620 000 (Canada compris), après 21 réimpressions. Il est traduit en 30 langues. «Le Goncourt a bouleversé ma vie», reconnaît l’écrivain.





Le sacre de Jérôme Ferrari


par Mohammed Aïssaoui
Le Figaro littéraire, 08/11/2012



Le Goncourt et le Renaudot ont été décernés hier dans une indescriptible cohue.
LES JURÉS du Goncourt et du Renaudot ont l'art du suspense. L'annonce des lauréats était prévue à 13 heures, au restaurant Drouant, comme c'est la tradition depuis des décennies. À 13 heures pile, Didier Decoin, pour le Goncourt, et Georges-Olivier Châteaureynaud, pour le Renaudot, s'avancent et annoncent les noms des heureux élus... Mais les journalistes présents n'entendent absolument rien - il n'y a pas de micro. Si bien que chacun interrogeait son voisin, « Mais c'est qui ? Mais c'est qui ? » Le nom de Jérôme Ferrari émerge vite pour le prix Goncourt, mais pour le prix Renaudot l'incertitude demeure. Une journaliste télé croit bon de déclarer : « Je crois que c'est Vassilou Alexaka ou quelque chose comme ça... » Renseignement pris, le « quelque chose comme ça » se révèle être Scholastique Mukasonga.
Il faut donc attendre quelques minutes de plus pour connaître le Renaudot essai, attribué à l'excellent livre de Franck Maubert, pourtant présenté comme un roman, Le Dernier Modèle (Mille et Une Nuits), qui évoque le portrait du dernier modèle de Giacometti. Le Renaudot poche revient à Pascale Gautier pour Les Vieilles (« Folio », Gallimard).
Tous les journalistes se précipitent vers les jurés du Renaudot, responsables de la surprise du jour, l'inattendue Scholastique Mukasonga. Cette romancière rwandaise était absente de la première liste d'automne (son nom avait simplement été cité en juin). « Tout s'est passé dans la bonne humeur, même s'il a fallu dix tours pour la désigner. Vassilis Alexakis, Florian Zeller et Anne Berest ont obtenu des voix. Le jury s'est évadé de sa sélection », affirme Georges-Olivier Châteaureynaud.
Emballement
En interrogeant quelques jurés, on finit par avoir le fin mot de l'histoire. Ne parvenant pas à se mettre d'accord sur l'un des noms figurant sur la liste (Alexakis, Jean-Loup Trassard, Christian Authier, Patrick Deville, Anne Berest), « on tournait en rond », raconte Franz-Olivier Giesbert, Dominique Bona lança l'idée de Scholastique Mukasonga. Le Clézio, amateur de littérature francophone, s'en saisit. Jérôme Garcin, auteur d'un papier élogieux sur elle, ne s'y oppose pas. Ensuite c'est l'emballement, un juré allant jusqu'à prononcer le mot d'« ouragan ». « C'est un très bon livre, on s'en voulait de l'avoir oubliée. L'idée, c'est aussi de faire découvrir un auteur remarquable », ajoute Giesbert.
Dans l'autre salon, celui des Goncourt, les délibérations sont plus rapides. Dès le deuxième tour, Jérôme Ferrari l'emporte avec cinq voix contre quatre à Patrick Deville, déjà couronné par le Femina.
La révélation de l'année, Joël Dicker, a obtenu une voix au premier tour. On croise Patrick Rambaud, la mine pas trop joyeuse. On s'en inquiète. « Ce n'est pas mon candidat qui a gagné... », explique-t-il. Question : « Vous préfériez Joël Dicker ? » Et lui, du tac au tac : « Le Dicker ? Un joli roman de plage ! »
Bernard Pivot semble plus enthousiaste, il dit beaucoup de bien du roman de Ferrari - il avait d'ailleurs écrit sa première chronique de rentrée au JDD sur Le Sermon sur la chute de Rome. L'auteur étant professeur de philosophie au lycée français d'Abu Dhabi, Pivot a ce bon mot : « C'est la première fois qu'un homme qui vient des Émirats arabes va s'enrichir en France... » Pendant ce temps, une équipe de Canal + tente de piéger l'ancien animateur d'« Apostrophes » en accusant les Goncourt de sectarisme, car aucun homme politique n'a eu le prestigieux prix. « Est-ce bien le sujet ? » s'agace Pivot qui retourne auprès de ses amis déguster des langoustines bretonnes rôties accompagnées d'un saint-émilion grand cru 1998. Régis Debray est ravi, également, de ce choix : « Ce roman dit en substance que la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Ce bar corse est une allégorie de la France d'aujourd'hui. »
La suite est la copie de ce que l'on voit chaque année : une foule de journalistes qui essaie de se frayer un chemin dans le labyrinthe du restaurant décidément trop petit pour accueillir un tel événement, des caméras qui se battent, des « hirondelles » en quête de petits-fours... Dans cette ambiance qui ressemble à une cohue dans le métro à l'heure de pointe un jour de grève, un homme reste étonnamment de marbre : Jérôme Ferrari. « Les choses passent vite, ça va redevenir calme », dit-il avec le sourire en répondant pour la centième fois à la même question. On a beau être lauréat du Goncourt, on n'en est pas moins philosophe.





Ferrari remporte le grand prix


par Claire Devarrieux
Libération, 08/11/2012



Littérature . Avec cinq voix au second tour, le Goncourt est allé à l’écrivain corse pour son roman «le Sermon sur la chute de Rome», paru chez Actes Sud.
Avec Jérôme Ferrari, les éditions Actes Sud tiennent leur deuxième Goncourt, après celui qu’a reçu Laurent Gaudé en 2004 : le Sermon sur la chute de Rome (1) a remporté le prix hier au second tour, avec cinq voix. Nul doute que chacun, dans la maison, aura eu une pensée pour le fondateur, Hubert Nyssen, disparu il y a tout juste un an.

Jérôme Ferrari, né en 1968, a rejoint les éditions sises à Arles en 2007, pour son premier roman, le Secret, après deux recueils de nouvelles, parus en Corse. Cinq ans et quatre titres plus tard, on voit comment circule et se développe un tempérament. Les situations s’affinent, les enchaînements sont plus audacieux et solides, les phrases s’allongent, les références visent le sommet : l’esprit et le verbe de saint Augustin planent ainsi sur ce prix Goncourt, œuvre d’un romancier sympathique, ouvert, sérieux et parfaitement naturel. Agrégé de philosophie, qui enseigne depuis la rentrée à Abou Dhabi après avoir été en poste à Alger et à Ajaccio, Jérôme Ferrari consacre tous ses moments de liberté à l’écriture, dès lors qu’il a un sujet en tête (Libération du 1er novembre). Mais il tient à son métier de professeur, qui le met en contact avec d’autres mondes que le sien.

Déraison. Son sujet, tout au moins son territoire littéraire, c’est la Corse. Même quand un de ses romans ne s’y passe pas, le lien existe : Où j’ai laissé mon âme, par exemple, qui précède le Sermon sur la chute de Rome, met en scène un affrontement moral en Algérie, pendant la guerre d’indépendance. Le héros, un officier, est corse. On
retrouve sa parentèle dans le Sermon. Toutes les histoires que raconte Jérôme Ferrari sont en effet des histoires de famille. Le personnage principal du Sermon est un jeune intellectuel né à Paris (son enfance est celle de l’auteur), qui rompt avec ses études pour s’installer dans ce qu’il croit être sa vraie patrie, la Corse. Il reprend en gérance un bar, microcosme cher à Ferrari, avant de repartir vers ce qui pourrait être la vraie vie, une fois l’utopie de la festivité perpétuelle mise à mal.

Le grand-père du héros représente le mouvement inverse : l’exil, puis le retour. «Ils étaient tous des paysans misérables issus d’un monde qui avait cessé depuis longtemps d’en être un et qui collait à leurs semelles comme de la boue» : l’aïeul a pensé échapper au sort commun. Mais partir pour l’Afrique comme administrateur civil, pile à l’époque où l’empire colonial disparaissait, voilà qui ne promettait pas des lendemains bien chantants. Il est rentré chez lui, plein de rage et de déraison.

Le roman est irrigué de courants sensuels, érotiques, violents, et d’éclairs de sagacité (dus surtout aux femmes). Il imbrique les différentes strates du XXe siècle incarnées par les personnages. Chaque chapitre est introduit par une citation de saint Augustin, qui dit que le monde (tous les mondes, et tout un chacun) va à sa perte, mais qu’on en verra d’autres. «Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri si les Romains ne périssent pas», et de toute manière, «Où iras-tu en dehors du monde ?» Le dernier chapitre, intitulé «le Sermon sur la chute de Rome» (à cause du sac par les Barbares en 410) est attribué à Augustin (l’évêque), mais a été rédigé par Jérôme (Ferrari).
Fantaisies. Au moment où ce dernier, hier, connaissait «une chute de tension qu’on peut considérer comme une définition correcte de la joie», le jury Renaudot couronnait, au bout de dix tours, un livre qui ne figurait pas sur la sélection (le jury Renaudot est coutumier de ces fantaisies) : la Rwandaise Scholastique Mukasonga, auteure de Notre-Dame du Nil (lire ci-dessous), permet à Gallimard de figurer dans les récompenses de l’automne, grâce à J.M.G. Le Clézio qui a proposé ce roman au vote de ses collègues (et n’oublions pas, pour l’écurie Gallimard, le Goncourt du premier roman, remis il y a quelque temps à François Garde). Fayard, enfin, a le Renaudot essai via son département des Mille et Une Nuits, pour le Dernier Modèle, de Franck Maubert.

Rappelons le bilan : le grand prix du roman de l’Académie française est allé à Joël Dicker, dont la Vérité sur l’affaire Harry Quebert (De Fallois) avait ses fans au jury Goncourt. Longtemps donné favori pour la récompense la plus convoitée, Patrick Deville a eu finalement le Femina pour Peste & Choléra (Seuil). La Martinière-le Seuil a remporté aussi le Médicis, décerné à Féerie générale, d’Emmanuelle Pireyre, publié à L’Olivier, une marque du groupe. Il reste le prix Décembre et l’Interallié, mais, pour l’instant, Grasset se contente du Femina essai (Tobie Nathan) et du Médicis étranger (Abraham Yehoshua). Actes Sud engrange enfin le Médicis essai avec Congo, une histoire, de David Van Reybrouck. A une exception près, il n’y a que des écrivains intéressants dans le palmarès 2012.





Les Goncourt à Beyrouth


par Marianne Payot
L'Express, 07/11/2012



ls ont atterri ! A 16 heures, heure locale. Bernard Pivot l'a annoncé dès potron-minet avec six tweets en rafale, commençant par un tonitruant "emmenés par leur présidente Edmonde Charles-Roux, 6 académiciens partent ce matin pour Beyrouth et son salon du livre francophone" et s'achevant par un mystique "encore un miracle des deux frères Jules et Edmond". Miracle, peut-être pas, ténacité certainement. Quand, après l'attentat du vendredi précédent, le report du voyage a été évoqué, Edmonde, 92 ans, a été formelle : "On leur a dit oui, on ne se décommande pas." La doyenne de l'Académie, écrivain et nomade dans l'âme, n'est pas fille d'ambassadeur pour rien ! A l'Institut français du Liban, créateur du Salon du livre (avec le concours de la fondation Cedrona et le soutien de L'Orient Littéraire), on en a soupiré d'aise. Voilà des mois que Martine Gillet, la directrice du Bureau du livre de l'Institut s'active, depuis que Tahar Ben Jelloun, de passage à Beyrouth en juin 2011 pour l'anniversaire de l'assassinat de l'écrivain Samir Kassir, a transmis à ses confrères l'idée saugrenue d'annoncer ici, en cette 20e édition, la troisième sélection du prix Goncourt.
C'est dans les années 1970, sous la présidence d'Hervé Bazin, que les académiciens ont attrapé le virus baladeur, comme le souligne Robert Kopp dans son formidable Un siècle de Goncourt (Découvertes Gallimard). La transformation de la Compagnie des Dix en une véritable institution culturelle passe aussi par l'ouverture à la francophonie. En 1973, une délégation part à Lausanne remettre son prix au Suisse Jacques Chessex. En 1974, le jury annonce sa sélection dans le nouveau "salon Goncourt" du Ritz-Carlton de Montréal. Une initiative diversement appréciée. On parle alors de "parisianisme", voire de "colonialisme". Trente-huit ans plus tard, rien de tel ! On applaudit la venue des Six (sont absents Françoise Chandernagor pour raisons de santé, Philippe Claudel en plein tournage et Patrick Rambaud, guère voyageur) dans un Beyrouth sous haute surveillance militaire. Un beau message d'empathie pour le Liban meurtri, et un joli coup de pub. Présent au salon, l'écrivain et membre du Renaudot Jean-Noël Pancrazi, un rien jaloux, s'amuse : "Moi aussi, je vais faire un coup d'éclat, je vais proclamer tout seul le prix Renaudot !"
Mardi 30 octobre

9 h 15, Résidence des Pins. C'est dans la sublime et symbolique demeure de l'ambassadeur de France - la création du Grand Liban fut déclarée ici en 1920 par le général Gouraud - que sont logés les honorables membres du jury, à l'exception de Régis Debray, qui, connaissant tout le monde sur la planète entière, a choisi de faire "chambre" à part. Bernard Pivot et Pierre Assouline conversent joyeusement en attendant les nombreux journalistes libanais venus répercuter la bonne parole. C'est Pivot, Apostrophes et Bouillon de culture obligent, qui remporte la palme des interviews - onze à douze dans la seule journée, plus une invitation à l'émission libanaise équivalente à On n'est pas couché. L'occasion de rappeler qu'il a animé ici, dès 1994, une émission avec un Amin Maalouf très ému, remettant pour la première fois depuis la guerre les pieds sur sa terre natale, puis organisé pas moins de trois dictées ! Pierre Assouline garde, lui, un souvenir plus mitigé de son unique séjour libanais, il y a douze ans, pour sa biographie d'Hergé. "Je signais au Salon à côté de Paulo Coelho. L'auteur de L'Alchimiste était assailli par une multitude de femmes voilées, personne ne s'intéressait à moi." Enquête menée, on s'aperçoit que tous les Goncourt (dans la grande tradition de Roland Dorgelès ?) ont déjà fait leur pèlerinage au pays du Cèdre. La Marseillaise Charles-Roux ("Beyrouth est la banlieue de Marseille, et inversement"), qui a bien connu l'ambassadeur Armand du Chayla ("Un grand homme, un stade porte son nom, c'est dire !"), est ici comme à la maison ; Didier Decoin y a multiplié les visites - quatre salons du livre et deux tournages avec le réalisateur Maroun Bagdadi... 12 h 30 : les portes se referment sur le conclave. Une heure plus tard, après des délibérations, qualifiées par tous "d'animées et vives", quatre noms sortent du chapeau. Par précaution, Marie Dabadie, la secrétaire de l'Académie, envoie immédiatement l'information à l'AFP. Les heureux élus - Patrick Deville, Joël Dicker, Jérôme Ferrari et Linda Lê - connaîtront ainsi leur sort beaucoup plus tôt que d'habitude. Tout comme Bertrand Py, le directeur littéraire d'Actes Sud et éditeur de Ferrari, qui confie en souriant : "J'ai beaucoup parlé avec Pivot hier soir de... football." Après un délicieux déjeuner sur la corniche, au Café d'Orient, baigné par les eaux, le jury part sagement dans un minibus banalisé vers le Salon où, devant l'ambassadeur Patrice Paoli et quelques centaines de francophones, il vante les vertus des quatre ouvrages retenus. Malicieusement, Pivot distribue les tâches. A Debray, le plaidoyer pour Le Sermon sur la chute de Rome, à Decoin la défense de La Vérité sur l'affaire Henry Quebert ("Il a eu le prix de l'Académie française, mais on s'en fiche"), à Assouline Peste & choléra et, à Ben Jelloun, Lame de fond. Mais tous tiendront à dire un mot sur le Dicker. "C'est un signe, non ?", remarque, l'oeil rieur, Assouline. Brouillage de cartes ? Commedia dell'arte ?
Mercredi 31 octobre

Depuis 10 heures, ça débat sec au Salon du livre francophone : à huis clos, sous la férule de la romancière Hyam Yared, 18 étudiants de 13 universités, issus de 5 pays (Egypte, Irak, Liban, Palestine, Syrie - se sont fait représenter, pour cause "d'empêchement", les élèves des universités de Gaza et de Damas), s'étripent pour désigner le lauréat du "Goncourt 2012 - Le choix de l'Orient", premier prix du genre. A l'instar des lycéens de France et des étudiants de Pologne et de Serbie, les jeunes francophones d'Orient se sont emparés des romans sélectionnés par les successeurs des frères Goncourt. Un régal. A 13 heures et quelque, sous le regard ébahi des académiciens (Régis Debray, retenu (?), est absent), le verdict tombe : c'est Mathias Enard, au troisième tour, avec dix voix contre huit à Vassilis Alexakis (bref, deux "expulsés"), qui remporte le prix pour sa Rue des voleurs. Et le "grand jury" d'argumenter, dans un français parfait, le pourquoi de son choix : "La
Si, comme l'écrivait André Billy en 1969, "la raison d'être des prix littéraires n'est pas de couronner des chefs-d'oeuvre [mais] de porter pour quelques jours la littérature au premier plan d'une actualité faite le reste du temps de politique, de cinéma, de sport" et de guerre, l'échappée libanaise des Goncourt a réussi son coup. finesse psychologique des personnages, l'approche humaniste de l'auteur, qui place la liberté au-dessus des liens familiaux et religieux, le thème de l'errance...", "On ne veut pas finir par le feu", "Je suis ce que j'ai lu", "On est plus que des Arabes", "La résistance passe par la culture"... Loin des lambris de chez Drouant, les académiciens écoutent, touchés, la clameur de la jeunesse proche-orientale.
Si, comme l'écrivait André Billy en 1969, "la raison d'être des prix littéraires n'est pas de couronner des chefs-d'oeuvre [mais] de porter pour quelques jours la littérature au premier plan d'une actualité faite le reste du temps de politique, de cinéma, de sport" et de guerre, l'échappée libanaise des Goncourt a réussi son coup.





Goncourt: avec les autofélicitations du jury


par Raphaëlle Bacqué
Le Monde, 07/11/2012



Au début de l'été, chacun est parti avec sa cargaison de livres. Bernard Pivot a rempli jusqu'à ras bord le coffre de sa voiture, direction le Beaujolais. Dans sa maison, à Marseille, des centaines de volumes attendaient Edmonde Charles-Roux. A Paris aussi, d'ailleurs, rangés en piles par son majordome dans cet hôtel particulier où vécut, deux siècles avant la présidente de l'académie Goncourt, le chef de la police de l'Empire, Joseph Fouché. Deux voyages jusqu'à la Hague, dans le Cotentin, ont été nécessaires à Didier Decoin pour emporter son chargement, parce qu'il s'efforce toujours de lire au moins les quarante premières pages des romans qu'il reçoit "et, s'ils sont mauvais, encore les dix dernières, pour leur laisser une chance. C'est tellement dur d'écrire, dit-il, que cela mérite un regard amical..."
On pourrait raconter le voyage épique, avec ses livres, de chaque membre de ce cénacle littéraire, le plus puissant de France. Régis Debray, au milieu de sa montagne de papier. Philippe Claudel, le seul à ne pas être parisien, trimballant ses bouquins de la banlieue de Nancy, où il vit, jusque sur le tournage de son prochain film au Luxembourg. Françoise Chandernagor, annotant les livres emportés jusqu'en Auvergne. Patrick Rambaud, submergé par les piles, dans cette maison de Trouville (Calvados) achetée avec son propre Goncourt (1997). Tahar Ben Jelloun, alternant roman et poésie entre les rives de la Méditerranée. Pierre Assouline, entré dans la bande quelques mois auparavant avec Claudel, moins submergé parce qu'il lit toute l'année à un bon rythme pour les besoins de son blog littéraire. Même Robert Sabatier a laissé, avant de mourir, le 28 juin, une dernière image de lui avec un livre. Ce dixième juré, resté quarante ans au Goncourt, "lisait encore sur son lit d'hôpital, sourit Bernard Pivot, du Saint-John Perse et du Paul Valéry".
UN JURY RENOUVELÉ

Il y a encore vingt ans, le jury tournait avec une moitié de très gros lecteurs et une autre de jurés bien trop fatigués. François Nourissier, Michel Tournier, Robert Sabatier dévoraient chacun autant de livres que deux ou trois de leurs voisins de table chez Drouant, le restaurant parisien qui abrite chaque mois leurs agapes. Autant dire qu'ils "faisaient" le lauréat.

En instaurant, en 2008, une limite d'âge à 80 ans - sauf pour les membres déjà élus lors de la réforme -, le Goncourt s'est considérablement renouvelé et rajeuni. Six couverts ont changé de titulaires depuis 2008 et il faudra encore trouver un remplaçant à Robert Sabatier. Rarement la moyenne d'âge aura été si peu élevée. "J'étais le plus jeune en arrivant, en 2004, soupire Bernard Pivot, 77 ans. Désormais, seule Edmonde me sert de paratonnerre."

Tout le monde lit, donc. Et l'ampleur de la tâche à accomplir n'aide pas au recrutement. Jean Echenoz, sollicité pour intégrer le jury du Goncourt, l'a refusé. Daniel Pennac a pris peur : "Je lis trop lentement !" Car, tout l'été, nos jurés s'envoient conseils de lecture et argumentaire. Depuis son entrée à l'académie, en 2008, c'est presque toujours Patrick Rambaud qui lance le premier échange. Dix feuillets argumentés dès la fin du mois de juillet. L'année dernière, ses messages enthousiastes, corroborés par ceux de Régis Debray, signalèrent aux autres jurés, bien avant la rentrée, L'Art français de la guerre, d'Alexis Jenni (Gallimard), qui remporta quatre mois plus tard le Goncourt 2011.

Pour la bonne bouche, il envoie aussi une liste tout aussi argumentée, hilarante, intitulée "Ce qu'il faut surtout éviter"... Gare aux nanars littéraires qui sentent la fabrication marketing et la médiocrité. Rambaud peut bien faire des lectures à haute voix qui laissent au jury des larmes de rire. "On ne peut pas laisser passer un type qui écrit comme une moule", assène-t-il.
Ce 4 septembre, lorsqu'ils se sont retrouvés chez Drouant, il a fallu trancher. Comme à chaque rentrée, le jury doit dresser la première sélection des pressentis pour le Goncourt du meilleur roman, ce prix qui offre gloire, argent et liberté. Cette liste a son importance : c'est à partir d'elle que bon nombre de libraires composent leur devanture. En deux tours de table, douze livres ont été sélectionnés. Ce n'est qu'ensuite, avant de passer au déjeuner, qu'une voix a benoîtement remarqué : "Tiens, il n'y a qu'un Gallimard et pas un seul Grasset ni même un Flammarion !"

Le 30 octobre, voilà notre académie à Beyrouth, emmenée par Edmonde Charles-Roux au Salon du livre francophone, où les jurés doivent faire leur seconde sélection avant le choix définitif. A 92 ans, avec son sourire d'estampe chinoise, la présidente du Goncourt ne manque aucune manifestation, aucun débat, aucun cocktail, réclamant seulement de temps à autre une dizaine de minutes pour dormir un peu. "Edmonde, c'est Napoléon", sourit avec tendresse Didier Decoin.

Débat animé. Scrutin. Quatre finalistes : Peste & choléra, de Patrick Deville (Seuil, 228 p., 18 €), La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, de Joël Dicker (éd. de Fallois, 670 p., 22 €), Le Sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari (Actes Sud, 208 p., 19 €), Lame de fond, de Linda Lê (éd. Bourgois, 280 p., 17 €).





Assouline et Claudel: nouveaux jurés Goncourt


par BibliObs.com
Le Nouvel Observateur, 12/01/2012



Le «Figaro» nous apprend, ce mercredi 11 janvier, que l'écrivain et critique littéraire Pierre Assouline, ainsi que le romancier-cinéaste Philippe Claudel, intègrent l’Académie Goncourt, chargée de remettre le prix du même nom.

Ils remplacent Jorge Semprun, décédé en juin dernier, et Françoise Mallet-Joris, qui a démissionné pour des raisons de santé. L'histoire ne dit pas, d’Assouline ou de Claudel, qui remplace qui. Cela semble en tout cas participer de l'opération de rajeunissement des troupes souhaitée par l'Académie: le premier est né en 1953, et le second en 1962.
Les membres du jury le plus célèbre de France sont parfois d’anciens lauréats du prix. Ce n’est cette fois pas le cas, mais la chose n’est pas inédite: Bernard Pivot et Régis Debray, par exemple, ont obtenu leur couvert permanent à la table des Goncourt sans avoir commis de roman primé.

La cooptation de Pierre Assouline n'est qu'à moitié une surprise. Le billettiste du «Monde des Livres», à qui l'on doit des romans, mais aussi des biographies de Simenon, Gaston Gallimard ou Albert Londres, et récemment un essai consacré aux «Vies de Job» (Gallimard), est en quelque sorte un ami déclaré de la maison: on se souvient notamment d'une chronique récente, où il dénonçait les magouilles du Booker Prize pour mieux défendre, ne serait-ce que par contraste, la probité de l'Académie des Dix.
L'écrivain français Pierre Assouline le 13 juillet 2005 à Paris.
Le journaliste et écrivain Pierre Assouline, récent lauréat du Prix Méditerranée français pour "Vies de Job" (Gallimard). (c) Afp

Le rond de serviette offert à Philippe Claudel laisse plus songeur, quant au fonctionnement des affinités électives en milieu littéraire. L'auteur des «Âmes grises» avait en effet remporté le prix Goncourt des lycéens avec «le Rapport de Brodeck» (Stock), en 2007, mais c'était après avoir échoué au Goncourt des grands face à Gilles Leroy et son «Alabama song» (Mercure de France).

Mais c'est sans doute, comme chacun sait, que seules les andouilles ne changent pas d'avis.





Le Lorrain Philippe Claudel nouveau juré Goncourt



Le Républicain Lorrain, 12/01/2012



Présidée par Edmonde Charles-Roux, l’Académie compte dix «couverts» et se réunit chez Drouant, sélect restaurant parisien. Les jurés décernent chaque année plusieurs prix littéraires, dont le plus prestigieux d’entre eux, le Prix Goncourt, attribué en novembre 2011 à Alexis Jenni.
La prochaine réunion des académiciens Goncourt se tiendra le 7 février, a précisé l’institution.
Françoise Mallet-Joris, née le 6 juillet 1930 à Anvers, en Belgique, a demandé l’honorariat. Elle avait été élue à l’unanimité à l’Académie Goncourt en novembre 1971. La romancière avait obtenu en 1964 le Prix Prince de Monaco pour l’ensemble de son oeuvre.
Successeur de Jorge Semprun, l’écrivain et réalisateur Philippe Claudel, né le 2 février 1962 en Lorraine, agrégé de lettres modernes et maître de conférences à l’Université de Nancy, a écrit une dizaine de romans, dont «Les Ames grises», Prix Renaudot 2003, «Le Rapport Brodeck» en 2007 (Prix Goncourt des lycéens) et «L’Enquête» (Stock) en 2010, ainsi que des nouvelles et des essais.
Au cinéma, il a réalisé en 2008 «Il y a longtemps que je t’aime», avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, et «Tous les soleils», avec Stefano Accorsi et Clotilde Courau, l’an dernier.
Pierre Assouline, né à Casablanca le 17 avril 1953, est journaliste, biographe, romancier, ancien responsable du magazine Lire et chroniqueur pour plusieurs médias, dont Le Monde et Le Nouvel Observateur. Il tient également un blog sur la littérature, «La République des livres». Son dernier ouvrage, «Les vies de Job» (Gallimard), a été couronné par plusieurs prix.
En janvier 2011, l’écrivain Régis Debray, ancien compagnon de Che Guevara et conseiller de François Mitterrand, avait été élu au couvert de Michel Tournier qui avait demandé à se retirer en juin 2010. L’auteur du «Roi des aulnes» avait largement dépassé l’âge désormais limite des 80 ans.





Pierre Assouline et Philippe Claudel, nouveaux jurés Goncourt L’Académie Goncourt vient de procéder aux remplacements de Jorge Semprun, décédé en juin 2011 et Françoise Mallet-Joris.



Libération, 12/01/2012



L’Académie Goncourt a élu ce mercredi l’écrivain et journaliste Pierre Assouline et le romancier Philippe Claudel pour succéder à Françoise Mallet-Joris, démissionnaire, et à Jorge Semprun, décédé le 8 juin 2011 à l’âge de 87 ans. Présidée par Edmonde Charles-Roux, l’Académie compte dix «couverts» et se réunit chez Drouant, sélect restaurant parisien. Les jurés décernent chaque année plusieurs prix littéraires, dont le plus prestigieux d’entre eux, le Prix Goncourt, attribué en novembre 2011 à Alexis Jenni.

La prochaine réunion des académiciens Goncourt se tiendra le 7 février, a précisé l’institution. Françoise Mallet-Joris, née le 6 juillet 1930 à Anvers, en Belgique, a demandé l’honorariat. Elle avait été élue à l’unanimité à l’Académie Goncourt en novembre 1971. La romancière avait obtenu en 1964 le Prix Prince de Monaco pour l’ensemble de son oeuvre.

Successeur de Jorge Semprun, l’écrivain et réalisateur Philippe Claudel, né le 2 février 1962 en Lorraine, agrégé de lettres modernes et maître de conférences à l’Université de Nancy, a écrit une dizaine de romans, dont «Les Ames grises», Prix Renaudot 2003, «Le Rapport Brodeck» en 2007 (Prix Goncourt des lycéens) et «L’Enquête» (Stock) en 2010, ainsi que des nouvelles et des essais. Au cinéma, il a réalisé en 2008 «Il y a longtemps que je t’aime», avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, et «Tous les soleils», avec Stefano Accorsi et Clotilde Courau, l’an dernier.

Pierre Assouline, né à Casablanca le 17 avril 1953, est journaliste, biographe, romancier, ancien responsable du magazine Lire et chroniqueur pour plusieurs médias, dont Le Monde et Le Nouvel Observateur. Il tient également un blog sur la littérature, «La République des livres». Son dernier ouvrage, «Les vies de Job» (Gallimard), a été couronné par plusieurs prix. En janvier 2011, l’écrivain Régis Debray, ancien compagnon de Che Guevara et conseiller de François Mitterrand, avait été élu au couvert de Michel Tournier qui avait demandé à se retirer en juin 2010. L’auteur du «Roi des aulnes» avait largement dépassé l’âge désormais limite des 80 ans.





Un blogueur chez les Goncourt


par Pierre Assouline
La république des livres, 11/01/2012



L’Académie Goncourt a élu ce mercredi l’écrivain et journaliste Pierre Assouline et le romancier Philippe Claudel pour succéder à Françoise Mallet-Joris, démissionnaire, et à Jorge Semprun, décédé le 8 juin 2011 à l’âge de 87 ans. Présidée par Edmonde Charles-Roux, l’Académie compte dix «couverts» et se réunit chez Drouant, sélect restaurant parisien. Les jurés décernent chaque année plusieurs prix littéraires, dont le plus prestigieux d’entre eux, le Prix Goncourt, attribué en novembre 2011 à Alexis Jenni. La prochaine réunion des académiciens Goncourt se tiendra le 7 février, a précisé l’institution. Françoise Mallet-Joris, née le 6 juillet 1930 à Anvers, en Belgique, a demandé l’honorariat. Elle avait été élue à l’unanimité à l’Académie Goncourt en novembre 1971. La romancière avait obtenu en 1964 le Prix Prince de Monaco pour l’ensemble de son oeuvre.

Successeur de Jorge Semprun, l’écrivain et réalisateur Philippe Claudel, né le 2 février 1962 en Lorraine, agrégé de lettres modernes et maître de conférences à l’Université de Nancy, a écrit une dizaine de romans, dont «Les Ames grises», Prix Renaudot 2003, «Le Rapport Brodeck» en 2007 (Prix Goncourt des lycéens) et «L’Enquête» (Stock) en 2010, ainsi que des nouvelles et des essais. Au cinéma, il a réalisé en 2008 «Il y a longtemps que je t’aime», avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, et «Tous les soleils», avec Stefano Accorsi et Clotilde Courau, l’an dernier.

Pierre Assouline, né à Casablanca le 17 avril 1953, est journaliste, biographe, romancier, ancien responsable du magazine Lire et chroniqueur pour plusieurs médias, dont Le Monde et Le Nouvel Observateur. Il tient également un blog sur la littérature, «La République des livres». Son dernier ouvrage, «Les vies de Job» (Gallimard), a été couronné par plusieurs prix. En janvier 2011, l’écrivain Régis Debray, ancien compagnon de Che Guevara et conseiller de François Mitterrand, avait été élu au couvert de Michel Tournier qui avait demandé à se retirer en juin 2010. L’auteur du «Roi des aulnes» avait largement dépassé l’âge désormais limite des 80 ans."
(AFP)
Voilà voilà... Une fois n'est pas coutume, c'est de votre président dont il est question. Un appel téléphonique d'Edmonde Charles-Roux m’a annoncé tout à l’heure au moment du déjeuner que l’Académie Goncourt venait de m’élire au couvert No 10 qui fut celui de Françoise Mallet-Joris (1970-2011), après avoir été celui de Lucien Descaves (1900-1949) et de Pierre Mac Orlan (1950-1970); vous observerez au passage l'exceptionnelle longévité des titulaires de ce couvert, trois en un peu plus d'un siècle alors que dans le même temps, il y en eut huit au deuxième couvert... Bonheur et fierté donc, d'autant que comme dit ma maman :"Couvert No 10, c'est bon signe: deux fois 5..."
Ayant le goût des clubs et des cercles, j’ai été heureux de la nouvelle, d’autant qu’il s’agit de parler de livres, de littérature et d’écrivains (j’entends déjà un écho qui renvoie : « et d’éditeurs ! ») toute l’année, une fois par mois à déjeuner autour d’une bonne table, historique s’il en est, au premier étage de Drouant, avec une compagnie restreinte dont les rites sacrifient au culte de l’amitié et de la conversation dans le seul but de décerner des prix au nom d'une sorte de Société d'encouragement de la race littéraire dont le prestige et le pouvoir symbolique sont intacts plus d'un siècle après (honni soit qui mal y pense). Pas de candidature, pas de campagne électorale, pas d’épée, pas de bicorne, pas de discours. Lorsqu’un couvert est vacant, chacun lance un nom, plaide et argumente. On est élu à l’unanimité puisqu’une seule opposition suffit à blackbouler un nom.

Voilà voilà… Il était temps qu’un blogueur mette son grain de Toile à la table des Dix. S’il n’y pas de connexion Wifi chez Drouant, vous ne saurez rien ; mais s’il y en a une, vous ne saurez rien non plus.





Philippe Claudel et Pierre Assouline, nouveaux jurés Goncourt


par Mohammed Aissaoui
Le Figaro, 11/01/2012



’Académie Goncourt vient tout juste de procéder aux remplacements de Jorge Semprun, décédé en juin 2011 et Françoise Mallet-Joris, qui a décidé de démissionner pour des raisons de santé. Ce sont Philippe Claudel et Pierre Assouline qui siégeront dès le mois prochain au sein du prestigieux prix littéraire.

Il arrive le plus souvent que l’académie "recrute" des lauréats du Goncourt, mais les deux nouveaux n’ont jamais décroché la récompense la plus convoitée de l’édition. Philippe Claudel avait été couronné par le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens. Pierre Assouline est romancier, biographe et critique littéraire au Monde et au Nouvel Obs.





Alexis Jenni:un Goncourt au goût français Panache de l’écriture, facture classique, sujet qui revisite notre histoire: «L’ Art français de la guerre» fait mouche


par Raphaelle Leyris
Le Monde, 04/11/2011



Il y a moins d’un an, Alexis Jenni pensait qu’il ne serait jamais qu’un « écrivain du dimanche». Que, peut-être, il était condamné à inventer des histoires dans son coin, «comme d’autres vont à la pêche», après avoir passé
la semaine à enseigner la biologie dans un lycée. Et puis ce Lyonnais de 48ans,père de trois enfants, qui écrit essentiellement dans les cafés de sa ville, a terminé L’Art
français de la guerre, envoyé son manuscrit et, en mars, Gallimard l’a accepté. «Ils m’ont donné quinze jours pour couper cinquante pages, racontait-il au mois d’août.
Ils voulaient que je cravache pour pouvoir sortir à la rentrée littéraire.» Il disait alors : «Je suis exactement là où je voulais être, mais où je pensais que je ne parviendrais
jamais. » Cela, c’était quelques jours avant la publication de son roman, quand les premiers échos de la presse et des libraires semblaient lui annoncer une réception favorable.
Et maintenant qu’il a remporté le prix Goncourt,où est-il ? Visiblement haut sur l’échelle du bonheur, installé dans une forme d’euphorie paisible, pas fanfaronne.
Le Goncourt, c’était «trop énorme » pour qu’Alexis Jenni croie possible de le remporter, jusqu’à la dernière minute : «C’est un symbole : même les gens qui ne lisent pas savent de quoi il s’agit, disait-il au soir du 2 novembre au Monde.
Au-delà d’une institution qui démultiplie l’audience d’un livre,
c’est une tradition française presque légendaire.» En quelque sorte, un des aspects de l’identité nationale. Qui se trouve être l’un des sujets sous-jacents et fondamentaux de L’Art français de la guerre.
Le roman se construit sur un constant aller-retour entre des passages campés dans une France actuelle, pris en charge par un anonyme narrateur, et les récits guerriers que lui fait Victorien Salagnon, ancien résistant devenu parachutiste en Indochine et en Algérie. Cet épais roman, dont le souffle
ébouriffant vire parfois à l’emphase, interroge ainsi, entre
mille autres choses, la manière dont l’histoire d’un pays est transmise d’une génération à l’autre.
«Jenni – c’est mon vrai nom! – vient de Suisse allemande, racontait en août le primo-romancier. Mon ascendance côté paternel est quelque chose de mal connu, alors sans vouloir faire de l’analyse sauvage et facile, il n’est pas étonnant
que cette question de la transmission soit importante pour moi. »
Parmi les manuscrits restés depuis des années dans les tiroirs d’Alexis Jenni figure un roman historique situé au XIXe siècle, dans lequel le héros se rend en Suisse sur les traces de son père. Cela dit, l’écrivain ne croit absolument
pas au terroir – «C’est bon pour les pommes de terre » – et
explique : «A la bataille de Marignan, en 1515, mes ancêtres ne combattaient pas du “bon” côté. Pourtant, il n’y a pas plus français que moi, aujourd’hui : je nourris de grandes passions pour le verbe, la littérature, l’Etat qui s’occupe de
tout, et je me suis créé ma place dans la société grâce aux études et aux concours…» Preuve pour lui, semble-t-il, que certaines questions méritent d’être envisagées à plus ou moins long terme. Les parties actuelles de L’Art français de la guerre montrent un pays travaillé par la tentation du
repli sur un impossible entre soi, sur «une identité nationale catholique, une identité de petite ville le dimanche», écrit-il. Un pays, aussi, qui rejouerait dans ses banlieues,avec ses populations immigrées, installées récemment ou depuis plusieurs générations, ses guerres coloniales perdues.
Là où on pourrait lire une méditation sur la société post coloniale, d’autres ont voulu voir un roman rance, nostalgique du bon vieux temps des colonies, comme si
Alexis Jenni épousait le discours de son Victorien Salagnon – comme si, aussi, l’auteur était contaminé par la réputation sulfureuse de son éditeur chez Gallimard, Richard Millet, peu connu pour son ouverture à la différence culturelle et religieuse, et du quel il se distancie respectueusement. Le procès en ambiguïté idéologique qui lui a été fait par quelques critiques, et qui devrait bientôt gagner de l’ampleur, Goncourt aidant, «peine » Alexis Jenni, qui disait,mercredi soir : «Il faut n’avoir pas lu mon livre en entier, ou ne rien y avoir compris,pour m’adresser des reproches pareils.» C’est le risque qu’il a pris en choisissant
de prêter sa plume à un «salaud» comme Salagnon plutôt
que de nier son existence, et en s’appuyant sur ses éructations, ses histoires de massacres et de crapahutage dans la jungle pour faire de son ouvrage «un roman d’aventures » : l’envie d’en écrire un est le point de départ de L’Art français de la guerre. Il expliquait en août: «Je
suis né en1963 ,un an après la fin de la guerre d’Algérie. J’ai grandi à une époque où la France semblait être un peu sortie de l’histoire, où on s’occupait essentiellement de son
enrichissement. Pour moi, un roman d’aventures était en quelque sorte une compensation à ce monde heureux et terne dans lequel j’avais vécu.» Il situe la fin de cette parenthèse en 1991, année, entre autres, de la première guerre du Golfe, sur laquelle s’ouvre son livre, et lors de
laquelle ce fils d’une famille de gauche élevé dans une détestation de l’armée tendance Charlie Hebdo,
réformé du service militaire,a commencé à s’interroger sur les raisons pour lesquelles les militaires français
étaient honnis, « exclus du corps social », « alors que ça n’est pas le cas dans la plupart des autres pays». «Comme s’ils portaient une culpabilité collective.» Alexis Jenni a ainsi fini par écrire un livre qui est à la fois une réflexion complexe et profonde sur « la pourriture coloniale », sa
manière d’infecter, encore et toujours, la société française, et un roman d’aventures. Sans y voir de contradiction.Dans l’ensemble, de toute façon, cet homme solaire et
sympathique semble disposé à accorder les prétendus inconciliables. Arrivé à la lecture, adolescent, par la science-fiction (l’un de ses premiers manuscrits, refusé, s’apparentait
à ce genre), il ne jure désormais que par une littérature
« formelle, un peu abstraite, où tout se joue dans la manière de faire vibrer la phrase », avec Pascal Quignard pour idole… mais il a écrit un livre à haute teneur romanesque, bourré de personnages et d’histoires. Scientifique, il compte sur la littérature pour l’aider à comprendre le monde.Auteur d’un énorme roman, il rêve du «silence»et de la «simplicité» du dessin, qu’il pratique en amateur sur son blog au titre presque oxymorique de « Voyages pas très loin »
(Jalexis2.blogspot.com).Il dit aussi que c’est en accumulant «les petits bouts d’histoire et de réel» qu’il a fini, après cinq ans de travail, ce livre spectaculairement ample.
Paradoxe encore, le Prix Goncourt 2011 confiait en août avoir
longtemps « entretenu des rapports ambivalents »avec l’écriture, pas très à l’aise avec la fatuité qu’il y a à déclarer « j’écris » : «Quand quelqu’un m’annonce ça solennellement,
je me mords les joues pour ne pas rire », disait-il de sa voix de basse, avant que n’éclate son rire tonitruant. L’iconique bandeau rouge qui barde désormais son premier roman l’aidera sans doute à prendre de l’assurance pour expliquer
ce qu’il fait, avec son ordinateur, dans les cafés lyonnais.





Alexis Jenni, la révélation


par Sébastien Lapaque
Le Figaro littéraire, 03/11/2011



Son premier roman, « L'Art français de la guerre », avait été tout de suite remarqué par la critique.

QU'EST-CE QUE la France ? Cette vieille nation fière et sûre d'elle-même existe-t-elle encore, ou fait-elle semblant d'exister, se survivant à elle-même sous respiration artificielle, sept décennies après la débâcle de 1940 ? Voilà les questions que l'on se pose, refermé l'Art français de la guerre (Gallimard). En décernant hier midi leur prix annuel à Alexis Jenni, les jurés du Goncourt n'ont pas seulement voulu saluer les éditions Gallimard qui fêtaient cette année leur centième anniversaire. Ils ont aussi, ils ont surtout souhaité récompenser un écrivain qui préfère les questions qui fâchent aux réponses qui rassurent.
L'Art français de la guerre est un livre envoûtant, qui excite la curiosité du lecteur jusqu'au malaise. D'abord parce que c'est un premier roman, oeuvre d'un écrivain de 48 ans qui a essuyé de nombreux refus d'éditeur avant de faire une entrée tonitruante dans la carrière. Que l'on songe à ces chiffres de vente, susceptibles de rendre jaloux bien des littérateurs couverts de rubans et de lauriers : 56 000 exemplaires de son livre vendus, dix semaines après sa parution.
Ensuite parce que L'Art français de la guerre n'est pas un livre facile. Révoquant les lignes droites, il enserre son sujet par cercles concentriques, de plus en plus précis, de plus en plus serrés : comme un boa constrictor ! Au coeur du drame, et de l'interrogation du narrateur auquel Alexis Jenni a prêté quelques traits d'humeur et de caractère, l'idée que la France se fait d'elle-même à travers la façon dont ses soldats vivent, se battent et meurent sur tous les champs de bataille du monde - maquis, Indo, Algérie, Irak - depuis l'« étrange défaite » de 1940.

Homme sans qualité des premières années du XXIe siècle, le narrateur de L'Art français de la guerre a le sentiment de voir son pays s'exciter sous Viagra : « La France m'exaspérait avec son grand F emphatique, le F majuscule comme le prononçait de Gaulle, et maintenant comme plus personne n'ose le prononcer. » La rencontre avec un ancien officier parachutiste doué pour le dessin et la peinture qui a traversé toutes les contrariétés de l'Histoire de France depuis l'Occupation jusqu'à notre étrange aujourd'hui lui permet de deviner comment les époques et les situations se sont emboîtées les unes dans les autres, sans honneur et sans gloire. Ainsi les petits cailloux poussés par Alexis Jenni roulent-ils comme des grenades de la première à la dernière page de son livre déroutant. Explosion garantie.
 
 





Goncourt : Jenni s’en va-t-en guerre


par Claire Devarrieux
Libération, 03/11/2011



Il se disait que Gallimard ne manquerait pas de remporter le prix Goncourt cette année, centenaire de la maison oblige. C’est fait : cinq voix à Alexis Jenni pour l’Art français de la guerre, contre trois à Carole Martinez pour Du domaine des murmures, publié aussi chez Gallimard. Les deux autres romanciers restés en lice ne reçoivent pas le moindre suffrage : ni Lyonel Trouillot, dont la Belle Amour humaine (Actes Sud) faisait un outsider idéal ; ni Sorj Chalandon, écurie Grasset, lauréat du Grand Prix de l’Académie française avec Retour à Killybegs. On notera qu’ils n’étaient que huit jurés à voter hier. Jorge Semprún est mort en juin. Françoise Mallet-Joris a démissionné pour raison de santé.

Symptôme.L’Art français de la guerre est un ouvrage épais et de grand format, le premier roman publié d’un agrégé de biologie, enseignant à Lyon, qui écrivait depuis longtemps mais n’avait jamais convaincu un éditeur. Ce texte-là lui a ouvert les portes de la réussite encore plus grand qu’il ne le pensait. Son succès au Goncourt rappelle d’autant plus celui de Jonathan Littell en 2006 que les Bienveillantes était aussi un premier roman, également édité, au sein de Gallimard, par Richard Millet. Les deux œuvres ont une ambition commune : confronter la littérature avec les grands traumatismes du XXe siècle. Mais ils n’opèrent pas sur le même terrain. Les Bienveillantes se prêtait à la polémique, à la passion. L’Art français de la guerre est plus consensuel. Plus attachant, mais un peu barbant.

C’est un pavé dans une mare de sang, qui stagne depuis «le massacre colonial». Mais un pavé qui n’éclaboussera personne. Deux personnages se relaient, l’un se charge des «Commentaires», l’autre assure la partie «Roman». Le premier est un narrateur dépouillé de tout. Le domaine de la lutte quotidienne, conjugale et salariée, c’en est fini pour lui. Il a mal à la gorge, voit ça comme le symptôme du corps social malade. Navré de dire maladroitement ce qu’il préférerait montrer, il étouffe : «On meurt d’engorgement, on meurt d’obstruction, on meurt d’un silence vacarmineux tout habité de gargouillements et de fureurs rentrées. Ce sang trop épais ne bouge plus. La France est précisément cette façon de mourir.»

L’auteur a un vocabulaire riche, précis et original. On apprend l’existence du «couteau à énuquer», qui est un poinçon à enfoncer dans la nuque, tout simplement. Il a une mâle façon de s’exprimer, procédant par répétitions incantatoires, s’interdisant l’ellipse. La puissance est indéniable. Elle vire parfois au ronronnement rhétorique. Il s’agit, pour le narrateur, de pouvoir à nouveau habiter «le seul pays», la langue. Certains mots - la France, l’Histoire - ont été «pourris». De Gaulle, appelé «le Romancier», avait compris ce pouvoir du verbe et en jouait.





Un Jenni littéraire?


par Richard Véty
JDD, 02/11/2011



Un bon Goncourt? Un bon roman? L’académie a en tout cas décidé cette année de renouer avec les origines du prix créé par les frères Goncourt désireux d’aider un jeune auteur et de faire connaître un premier roman. C’est chose faîte avec L’art français de la guerre, fresque de plus de 600 pages signée Alexis Jenni, professeur de biologie (SVT) à Lyon qui publie son premier roman. Inconnu il y a deux mois, devenu favori des critiques et des médias, ce plumitif de 48 ans va entrer dans une autre dimension. Edité par Richard Millet, celui-là même qui avait élevé Les Bienveillantes de Jonathan Litell au firmament, L’art français de la guerre est assurément une fresque ambitieuse, portée par un souffle romanesque évident. Cela suffit-il à faire un bon livre? Le passé n’est pas toujours simple à appréhender et la plongée dans les guerres coloniales, de l’Indochine à l’Algérie, ne nécessitait pas spécialement l’emploi du passé simple, trop simple.

Jenni s’est emparé d’un sujet difficile et douloureux : l’héritage colonial de la France. "Le débat sur l'identité nationale m'a beaucoup inspiré mais je n'ai aucune préconisation, aucun avis. Je voulais amener à réfléchir", a dit l'écrivain. "Je suis extrêmement fier et heureux de passer comme ça d'un premier roman à ce prix prestigieux. C'est cinq ans de travail qui sont reconnus", s'est-il félicité, se disant "très heureux". "J'ai mis longtemps à écrire ce livre et il me faudra un peu de temps pour réaliser", a-t-il ajouté, étourdi à l’annonce de son prix chez Drouant. Un succès inouï pour celui qui se définit comme un "écrivain du dimanche". "Depuis la fin de mes études, il y a vingt ans, j'ai écrit plusieurs choses qui n'ont pas marché. Alors je me disais que je resterais toujours un écrivain du dimanche, comme il y a des peintres du dimanche".

Envoyé à un seul éditeur, Gallimard –qui en profite pour rafler une nouvelle fois le plus prestigieux des prix littéraires l’année de son centenaire- l’éditeur flaire rapidement le bon coup. "Une partie de mon ascendance vient d'ailleurs, alors qu'il n'y a pas plus français que moi, dans l'idée typiquement française de service public, de passion pour la chose écrite", s'interroge-t-il.
Le classique, le classicisme même, voire le carrément ennuyeux

Si Jenni s’interroge sur le génie français de la guerre embourbé dans une guerre de conquête plutôt que défense mais qui finira ainsi, il s’interroge peu sur son style : point de formules ou d’envolées, de maniérisme il est vrai souvent pesant. Jenni fait dans la sobriété, le classique, le classicisme même, voire le carrément ennuyeux. Divisé en deux parties alternatives –le présent du narrateur et le passé du soldat-artiste-dessinateur- le roman abuse de l’emploi d’un passé simple plombant et hors de modernité. Récit d’aventures et réflexion sur l’héritage martial et forcément politique de la France ne font pas toujours bon ménage.

Issu d’une famille de gauche antimilitariste, Alexandre Jenni n’aura jamais connu les joies et les affres de la conscription. Peut-être fallait-il cette distanciation pour parler aussi bien -il faut le reconnaître- des tourments de la guerre. Mais la documentation historique, si abondante et bien comprise soit-elle, ne remplace les anecdotes d’un vécu militaire, fut-il en temps de paix et de courte durée. C’est cela qu’il manque à Jenni, un peu de fantaisie, de légèreté et d’empathie pour le corps qu’il dissèque. Une fresque historique pure, dénuée de romance et annotée aurait peut-être parue plus légitime. Ce n’est qu’un point de vue…





Chez Drouant à l'heure du verdict


par Mohamed Aissaoui
Le Figaro littéraire, 02/11/2011



ÉVÉNEMENT Les deux principaux prix d'automne ont été décernés hier. Nous y étions.
IL EST près de midi. Frédéric Beigbeder, nouveau jury du prix Renaudot, arrive en retard chez Drouant, courant casque de scooter à la main. Ses camarades sont déjà en train de délibérer. Au Goncourt comme au Renaudot, les jurés commencent à discuter vers 11 h 30. On parle d'abord, on déjeune après. Alors, pour qui les plus importants prix littéraires de l'année ? L'annonce est prévue à 12 h 45. À une heure des décisions, il n'y a pas foule, on peut se déplacer tranquillement au sein du restaurant de la place Gaillon. Les hôtesses font la remarque : « Il y a beaucoup moins de monde que l'an dernier ! » Normal, en novembre 2010, on attendait le sacre d'une vedette, Michel Houellebecq. En revanche, les habituels pique-assiette - joliment baptisés « les hirondelles » par le milieu - sont déjà là, jamais loin d'un verre ou d'un petit-four. Des clients rappellent que tout n'est pas que littérature : ils sont venus pour manger, un point c'est tout. L'un d'eux s'étonne : « Pourquoi tout ce monde ? J'ai une table réservée au nom de monsieur... »
Il est 12 h 20, Didier Decoin, membre du Goncourt, passe une tête, signe que les délibérations n'ont pas été longues...
12 h 40, casquette verte vissée sur la tête, un homme quitte furtivement le restaurant : c'est Jean-Marie Le Clézio. Les mauvaises langues assuraient qu'il ne serait pas présent. S'il part si tôt, cela veut dire aussi que la décision des Renaudot a dû être rapide.
12 h 45, tout le monde retient son souffle et tend l'oreille : depuis des années, on n'entend rien chez Drouant quand les lauréats sont annoncés. Didier Decoin parle en premier : « Le prix Goncourt est attribué à Alexis Jenni pour L'Art français de la guerre au premier tour par cinq voix contre trois à Carole Martinez. » On n'entend vraiment rien, et les journalistes radio qui ont besoin « d'un son » supplient Didier Decoin de réitérer son annonce. Il le fera après. Dans les secondes qui suivent, c'est au tour de Christian Giudicelli, président du prix Renaudot cette année, de prendre la parole. Emmanuel Carrère, auteur de Limonov, l'emporte, dès le deuxième tour, face à Sylvain Tesson. Ce qui est bizarre car ce dernier, auteur de Dans les forêts de Sibérie, concourait dans la catégorie « essais » ! Un Renaudot essai finalement décroché par Gérard Guégan (Lire p. 5). On le sait par quelques indiscrétions, c'était une idée de Franz-Olivier Giesbert, appuyé par Le Clézio. « Mais tout le monde aimait beaucoup les deux livres, ainsi que celui de Morgan Sportès », rappelle Christian Giudicelli. « Il n'y a pas eu d'empoignades, c'est presque décevant. Au prix de Flore, c'est plus rock'n'roll », affirme en souriant Frédéric Beigbeder, qui siège aux deux jurys.
Une autre indiscrétion entendue dans la foule nous apprend que le couvert de Françoise Mallet-Joris, qui siège au Goncourt depuis 1971, est à prendre. À 81 ans, elle fera valoir son « honorariat », c'est-à-dire qu'elle quittera ses camarades. « C'est une année bizarre, tout a été décidé en une dizaine de minutes », s'étonne Giesbert, membre influent du Renaudot depuis 1998. Et d'ajouter : « C'est rare à ce point-là, je n'ai jamais vu cela depuis que je siège au Renaudot. La raison ? L'abondance de bons livres cette année. Cela nous change des années cauchemardesques où l'on élisait le moins pire des romans ! 2011 marque le renouvellement de la littérature française. »
Le discours est-il le même dans l'autre salon, où siègent les Goncourt ? Rappelons que l'an passé, Houellebecq avait été désigné après quatre-vingt-dix secondes de délibérations. « C'était très tendu, et beaucoup moins attendu que ce que certains pouvaient penser. Mais c'était également intéressant, et comme toujours, on délibère avec chaleur », raconte la présidente du jury, Edmonde Charles-Roux. Marie Dabadie, secrétaire du prix, confirme : « C'est un petit groupe solidaire, même si tous n'ont pas les mêmes goûts littéraires ; chacun prend le temps de s'exprimer, écoute ce que l'autre a à dire. Les arguments donnés sont très précis. »
Vers 13 h 30, c'est la cohue : les lauréats arrivent. Les caméras et les micros deviennent agressifs. On entend des « pousse pas ! ». Emmanuel Carrère, accompagné de son éditeur, arrive tout sourire : « Je suis content pour ce personnage sulfureux. Il doit être étonné, je vais le lui dire rapidement. Et je suis heureux de faire connaître Limonov à beaucoup de personnes qui ne le connaissaient certainement pas. » Alexis Jenni, lui, n'a pas le temps de saluer ceux qui l'ont fait roi. Il est bousculé, mais reste stoïque. Il a juste le temps de dire : « Je suis heureux et fier de passer de la publication d'un premier roman au Goncourt. J'ai travaillé sur ce livre durant cinq ans, sans penser même à être publié. Non, je ne réalise pas encore. » Au Figaro littéraire, il avait confié qu'il avait « un long vécu d'échec », fait de nombreux manuscrits refusés. Il doit particulièrement savourer aujourd'hui.
Les cameramans et les photographes se font de plus en plus agressifs, ils s'autorisent à crier sur le lauréat du Goncourt en l'apostrophant par son prénom : « Alexis, plus à droite ! Alexis, plus à gauche ! » Alexis essaie de faire plaisir à tout le monde. Ce sont les jurés du Goncourt qui s'impatientent : ils veulent passer à table. Une fronde est menée par Bernard Pivot, et l'on entend des gamins âgés entre soixante et quatre-vingts ans crier : « Alexis Jenni à table ! Alexis Jenni à table ! » C'est bien beau les prix littéraires, mais ils ne seraient pas tout à fait ce qu'ils sont sans une bonne table. Le menu et les bouteilles servis par Drouant sont à la hauteur des romans primés : homard en mousse, foie gras d'oie, chutney d'oignons, poivre de Madagascar et amandes en entrée, dos de bar cuit à la vapeur, accompagné de tarte d'huîtres et caviar Naccaro, et pour terminer une ballottine de lièvre, un comté millésime 2008 et un soufflé glacé au Grand Marnier. Il est 14 h 30, les plats arrivent, il est enfin temps de passer aux choses sérieuses.
 

A





Le public se mêle des prix littéraires



Le Figaro.fr Médias, 02/11/2011



Les livres distingués par les lecteurs remportent un beau succès à côté des prix «historiques». Un bon moyen pour les médias et les diffuseurs de mesurer leur pouvoir d'influence.

Alexis Jenni, le lauréat du Goncourt, dévoilé ce mercredi, peut espérer un quasi-décuplement des ventes de son livre, selon une étude de GfK. Les prix «historiques» (Goncourt, Renaudot, Femina…) restent des valeurs sûres. En moyenne, depuis 2005, les ventes du Goncourt atteignent 400.000 exemplaires, soit deux fois plus que le Renaudot (198.000) et huit fois plus que le Médicis (55.000). Mais des prix plus récents, créés à l'initiative de libraires ou de magazines, s'installent durablement dans le palmarès des ventes.

C'est notamment le cas du prix Goncourt des lycéens qui, comme son intitulé ne l'indique pas, a été créé en 1988 par la Fnac, première librairie de France, «avec la bienveillance de l'académie Goncourt». Il est le quatrième prix le plus «vendeur», loin devant l'Interallié ou le Médicis, assurant à son lauréat 132.000 ventes en moyenne sur ses six dernières éditions. Le poids de ce prix tient à ce qu'il est un prix de lecteurs (2000 lycéens) qui établissent leur palmarès sur la base d'une sélection de professionnels (les académiciens Goncourt) remis quelques jours après le Goncourt (...)





Ecrivains en colère, sans réserve


par Annick Cojean
Le Monde.fr, 14/11/2009



Marie NDiaye persiste et signe. La France de Nicolas Sarkozy lui paraissait "monstrueuse" au mois d'août, avec son "atmosphère de flicage, de vulgarité...", et elle ne voit aucun changement qui pourrait l'inciter à édulcorer ses propos. Au contraire, affirme-t-elle depuis Berlin, où elle vit en famille. La réflexion du député (UMP) Eric Raoult jugeant son discours "insultant" et assignant un "devoir de réserve" aux titulaires du prix Goncourt ne fait que confirmer le vent mauvais qui lui semblait souffler sur la France et tombe comme "une illustration brutale" de ce qu'elle exprimait cet été dans une interview aux Inrockuptibles.
Elle reçoit des déluges de soutien et s'amuse des politiques qui, de Martine Aubry au Parti communiste, de François Bayrou à l'UMP, de Daniel Cohn-Bendit à l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, se fendent tous d'une déclaration fustigeant l'idée de censure. Tout juste admet-elle une certaine déception devant les propos "insignifiants" du ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, qui, refusant d'arbitrer "entre les propos d'une personne privée qui dit ce qu'elle veut dire et un parlementaire qui dit ce qu'il a sur le coeur", lui a paru fuir le débat en affirmant, jeudi : "Ça me regarde en tant que citoyen, ça ne me concerne pas en tant que ministre."
En revanche, quel élan de la part de ses confrères écrivains ! La famille Goncourt, qu'elle vient tout juste d'intégrer avec son roman Trois femmes puissantes (Gallimard), lui manifeste avec chaleur et humour un soutien sans faille. Fidèle à lui-même, Patrick Rambaud, Goncourt 1997, qui tient depuis 2007 la Chronique du règne de Nicolas Ier, dont le troisième volet paraîtra en janvier, jubile : "Merci, monsieur Raoult, de nous faire le cadeau de ce splendide et grotesque "droit de réserve" des écrivains ! Droit de réserve rétroactif, qui plus est ! Décidément magnifique ! Voilà qui fera un paragraphe savoureux dans mes prochaines chroniques !"
Moins narquoise, mais presque aussi moqueuse, Françoise Chandernagor, membre du jury qui vient de distinguer Marie NDiaye, n'oublie pas qu'elle fut énarque et juriste avant d'écrire des romans. Le principe d'un "droit de réserve" des écrivains lui apparaît comme un comble de non-sens juridique. "Les écrivains ne sont pas des fonctionnaires, le Goncourt ne provient pas des caisses de l'Etat..." Emanant d'un ancien ministre, l'idée est consternante, dit-elle. Aurait-il osé opposer un "devoir de réserve à Malraux quand celui-ci partait rejoindre les républicains espagnols ? Ou retrouver de Gaulle ? Dieu que c'est absurde !". Mais l'écrivaine va plus loin, qui croit déceler une tendance, "droite et gauche confondues", à la censure morale et politique. "Nous sommes à une époque où la vigilance s'impose."
Prix Goncourt 1988, Erik Orsenna fulmine. "Dès qu'un écrivain obtiendra un prix, il n'aura donc plus le droit de s'exprimer... donc d'être écrivain ! C'est tellement bête que je m'interroge sur les intentions réelles de Raoult. Détourner l'attention des vraies questions ? Déstabiliser le ministre de la culture ?" Et ce n'est pas le mot "modération" que M. Raoult propose désormais de substituer à celui de "réserve" qui change l'affaire. "C'est la modération, Rimbaud ? La modération, Les Misérables ? A moins qu'il faille désormais titrer Les Classes moyennes pour faire modéré ? N'importe quoi !"
La présidente de l'Académie Goncourt, Edmonde Charles-Roux, est aussi offusquée. "Comment un élu chevronné peut-il tenir de tels propos ? Comment peut-il avoir une vision aussi fausse du métier d'écrivain ? S'il est quelqu'un, dans la société, dont le devoir, quitte à déranger, est de s'exprimer en toute liberté, c'est précisément l'écrivain ! Bravo à Marie NDiaye pour avoir pleinement saisi ce droit !" L'Académie Goncourt, affirme de son côté Robert Sabatier, restera toujours le lieu de la parole libre.
Et cela rassure Atiq Rahimi, d'origine afghane, qui, quelques jours après l'obtention du prix Goncourt 2008, s'était prononcé, avec succès, contre l'expulsion de réfugiés afghans dans un charter anglo-français. "Si la conception d'Eric Raoult prévalait, il me faudrait trouver un autre pays d'asile ! "Devoir de réserve" ? Voltaire pleure en entendant ce mot. Et Diderot. Et Rabelais. Zola hurle, désespéré. Comme Sartre, Camus, Duras. Hugo, lui, demande l'asile politique quelque part... Mais que se passe-t-il en France où un élu se permet de remettre en cause le choix d'un jury littéraire ? Où l'on répand l'idée que l'écrivain devrait s'autocensurer ? Que l'Etat, la nation, la patrie doivent prévaloir sur tout ? Et où l'identité nationale s'impose comme le grand débat du moment ? De nombreux signes convergent qui me semblent inquiétants."
"Eric Raoult aurait dû méditer cette phrase de Paul Valéry : "Chaque atome de silence est la chance d'un fruit mûr"", affirme Tahar Ben Jelloun, qui ajoute : "En observant un droit de réserve, les écrivains manqueraient à leur vocation, à leur devoir, qui est de s'occuper de ce qui ne les regarde pas ; le devoir, comme dit Balzac, de "fouiller la vie sociale... vu que le roman est l'histoire privée des nations". L'écrivain n'est ni un diplomate ni un militaire. C'est quelqu'un de solitaire qui bouleverse les repères et fait de la langue une forêt qui avance et... perturbe."





Foin de notre devoir de réserve !


par Pierre Assouline
Blog, 12/11/2009



Franchement, j’avais l’intention de faire l’impasse sur cette lamentable polémique lancée par Eric Raoult, député UMP et maire du Raincy. Je n’imaginais pas qu’une idée aussi grotesque puisse faire boule de neige : réclamer d’un écrivain, fût-il lauréat du prix Goncourt, qu’il s’en tienne à un “devoir de réserve” qui l’empêcherait, comme la romancière Marie NDiaye l’a fait dans une interview, de juger la France de Sarkozy ”monstrueuse” et les ministres Hortefeux et Besson itou :“Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible”. Un devoir de réserve ! A un artiste ! Comme s’il s’agissait d’un fonctionnaire de l’Etat ! On croit rêver. D’autant que le député a publiquement demandé au ministre de la Culture de se prononcer, ce dont M. Mitterrand se garde bien. Bref, je comptais oublier les mauvaises manières de l’épais crétin de Seine-Saint-Denis lorsque j’ai reçu, pas plus tard qu’hier, un courriel personnel plein de bonnes manières celui-là, de la part d’Eric Besson, justement. Foin de mon devoir de réserve vis à vis d’une missive d’ordre privé, voici l’invitation que me faisait tenir sa conseillère :

“(…) Au nom d’Éric BESSON, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, nous vous invitons à réserver votre soirée du 16 décembre 2009 pour un « Dîner Citoyen » réunissant les femmes et les hommes nourris de la relation unique entre la France et le Maroc. Français d’origine marocaine, Marocains de France ou, comme Éric BESSON, Français nés au Maroc, ce dîner rassemblera des personnalités de tous horizons et de tous bords politiques, issues du milieu artistique, sportif, politique, associatif, économique ou académique. Vous êtes l’un des éminents représentants de cette communauté franco-marocaine et nous espérons donc avoir le plaisir de vous retrouver le 16 décembre (…)” Déjà que l’expression “dîner citoyen” est de celles qui me coupent l’appétit en attendant pire, j’étais prêt ce soir-là à me réfugier plutôt auprès des clodos du Macdo. Dans un premier temps, je me suis frotté les yeux. C’est vrai, je demeure très attaché au Maroc où je suis né, où j’ai grandi, jusqu’à mon adolescence, et à son peuple. Mais qu’en sait-il, le ministre ? Je suis français et républicain. Le reste ne regarde que moi. Qu’est-ce qui lui permet de m’enrôler dans une improbable “communauté franco-marocaine” dont j’apprends l’existence ? Si ce n’est du communautarisme light, qu’est-ce donc ? Et si détestais le Maroc, au point de renier toute attache autre qu’administrative, au nom de quoi se permettrait-il de m’y rattacher d’office ? J’ignore même quel ministre au juste m’invite à être le probable commensal d’Elisabeth Guigou, Dominique de Villepin, Jean Reno, Gad Elmaleh, Arthur, Guy Forget, Jean-Charles de Castelbajac et quelques autres : le ministre de l’Immigration ? celui de l’Intégration ? ou celui de l’identité nationale ? à moins qu’il ne s’agisse de celui du développement solidaire, ce qui me permettrait au moins d’apprendre ce que cela recouvre. Vous imaginez la conversation à table avec mes “compatriotes” : ah le protectorat, c’était le bon temps ! et quelques verres plus tard, on s’interrogerait sur notre marocanité refoulée… Eric Besson est natif de Marrakech mais il a fait ses études chez les jésuites agriculteurs près de Rabat comme personne, puis au lycée Lyautey de Casablanca comme tout le monde. Mais à quoi cela rime, en plein faux-débat sur l’identité nationale instaurée en lieu et place du défunt roman national, de nous réunir sous l’égide du ministre entre anciens de là-bas ? Un dîner franco-tunisien avait inauguré la série au printemps. Pour les franco-sénégalais, c’était en septembre. Ironie de l’histoire : l’historien Pap NDiaye, frère de la romancière, qui y était convié, n’y avait pas donné suite (quelle famille !). Pour les Algériens, on doit déjà afficher complet mais ils ne couperont certainement pas à un excitant discours de Jean Daniel sur “Camus et moi”. Et après, ceux d’Indochine regroupés entre natifs ? A quoi riment ces rafles mondaines franco-ethniques ? Au fait, comme l’invitation était polie, j’ai répondu de même. En la déclinant pour cause de voyage à l’étranger. Ce qui est vrai. Si j’avais été dans-mon-pays-la-France à ce moment-là, qui sait, j’aurais peut-être accepté. Au cas où j’y aurais retrouvé mon identité. Juste pour vous raconter la soirée par le menu. Au mépris de tout devoir de réserve.





Bernard Pivot répond à Eric Raoult: "Le lauréat du Goncourt n'est pas la voix de la France.


par Grégoire Leménager
Bibliobs.nouvelobs.com, 11/11/2009



C'est la dernière trouvaille d'Eric Raoult, on vous en touchait deux mots dès hier ; dans une question écrite à « M.le ministre de la culture et de la communication », le député UMP de Seine-Saint-Denis demande à Frédéric Mitterrand de rappeler à Marie NDiaye qu'elle doit, en tant que lauréate du prix Goncourt 2009, observer un « devoir de réserve » pour « respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays ». Bernard Pivot, membre de l'Académie Goncourt, lui répond sur BibliObs.com
BibliObs.- Quelle a été votre première réaction en découvrant le texte de cette question écrite ?

Bernard Pivot.- Je ne vois pas très bien où Monsieur Eric Raoult est allé chercher ce « devoir de réserve » qu'il a inventé de toutes pièces. Il n'existe aucun précédent à ma connaissance dans l'histoire du Goncourt.

Il invoque quelque chose qui n'a jamais existé, n'existe pas et, grâce à Dieu, n'existera jamais. Pas plus pour les lauréats du Goncourt que pour ceux du Nobel, auxquels il est arrivé parfois de tenir des propos très engagés. Le discours de Camus, en 1957, avait par exemple fait couler beaucoup d'encre... Mais un lauréat dit ce qu'il veut, et n'engage en rien l'Académie qui l'a couronné.

BibliObs.- La façon dont il en appelle à l'autorité de Frédéric Mitterrand a-t-elle un rapport avec les statuts juridiques qui sont ceux de l'Académie Goncourt, laquelle a notamment la particularité d'avoir été reconnue « d'utilité publique » par le président de la République dès 1903, mais aussi d'être « soumise au contrôle de deux ministères, celui de la Culture et celui de l'Intérieur » ?

B. Pivot.- Cela n'a rien à voir. Tutelle étatique ou pas, il n'est nulle part inscrit dans les statuts de l'Académie Goncourt qu'elle aurait à choisir des auteurs n'affichant qu'une neutralité inodore et incolore. Le choix se fait en fonction de la qualité d'un roman, sans se soucier des opinions politiques, philosophiques ou religieuses de son auteur.

En revanche, il est certain que le Goncourt lui offre une tribune : certains en profitent pour prendre des positions dans le débat public, d'autres pas. Chacun fait évidemment ce qu'il veut sur ce point. Là encore, c'est comme pour le Nobel. Cela doit être très clair : chaque lauréat a la pleine et entière liberté de s'exprimer comme il l'entend. Et j'imagine que les autres membres du jury auraient la même réaction que moi. Si on se mettait à choisir des écrivains pour telle ou telle opinion, le fantôme d'Edmond de Goncourt viendrait nous tirer les oreilles pendant notre sommeil...
BibliObs.- Pas question pour vous, donc, de dire ce que vous pensez des propos de Marie NDiaye ?

B. Pivot.- Je n'ai pas à les commenter, je sortirais de mon rôle. En tant qu'académicien Goncourt, je dois rester absolument neutre. Si un lauréat tenait des propos tombant sous le coup de la loi, ou contraires aux bonnes mœurs, la situation serait différente, mais je ne crois pas que ce soit le cas. Marie NDiaye a tenu des propos politiques qui n'engagent qu'elle, et pas l'Académie, ni la France. Le Goncourt n'est pas la voix de la France.

BibliObs.- Il n'empêche que l'an passé, déjà, le lauréat du Goncourt avait pris position contre l'expulsion de réfugiés afghans... Peut-on parler de choix engagés de la part de votre jury ?

B. Pivot.- Non, je le répète, ce sont des choix littéraires. Il se trouve par hasard que le lauréat 2008 est un Afghan venu s'installer en France, et que la lauréate 2009 est une Française née en France, d'un père d'origine sénégalaise et d'une mère bretonne je crois. Mais loin de nous l'idée de couronner des auteurs issus de l'immigration, ce serait absurde ! Le point commun, c'est qu'Atiq Rahimi faisait lui aussi le portrait d'une femme puissante dans « Syngué sabour ». Alors si vous voulez, oui, le Goncourt aime les femmes puissantes.

BibliObs.- Que devrait être selon vous la réaction de Frédéric Mitterrand, puisque c'est lui qu'interpelle Eric Raoult, en lui demandant « ce qu'il compte entreprendre en la matière » ?
B. Pivot.- Il va sans doute être difficile à Frédéric Mitterrand de traiter par le dédain la question de M. Eric Raoult, qui m'a l'air d'être un député influent. Mais je ne vois pas bien ce qu'il peut dire d'autre que ce que je viens de répondre. Il ne peut répondre que comme s'il était lui-même membre de l'Académie Goncourt [NdlR : d'ordinaire membre du jury Médicis, Frédéric Mitterrand n'a pas participé aux délibérations cette année, et s'en abstiendra tant qu'il exercera ses fonctions rue de Valois].

BibliObs.- Vous semblez presque amusé par cette affaire. Elle n'est donc pas inquiétante à vous yeux ?

B. Pivot.- Non, je prends cela à la rigolade plus qu'au tragique. Monsieur Eric Raoult n'a tout de même pas demandé qu'on aille arrêter Marie NDiaye à Berlin pour la mettre en prison. On voit surtout que cet homme ne connaît vraiment rien au milieu littéraire...





Polémique autour de Marie Ndiaye, lauréate du Goncourt



Le Parisien.fr, 11/11/2009



La polémique enfle après les propos tenus mardi par Eric Raoult à l'encontre de la lauréate du prix Goncourt Marie Ndiaye. Le député de Seine-Saint-Denis (UMP) a interpellé le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, sur des propos de l'écrivaine, qu'il juge «d'une rare violence, peu respectueux, voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du chef de l'Etat».
Il soutient que la romancière, en tant que lauréate du Goncourt, doit se soumettre à «un devoir de réserve».
Dans un entretien publié cet été par le magazine les Inrockuptibles (en deuxième page de l'entretien), Marie Ndiaye expliquait notamment pourquoi elle avait choisi de vivre à Berlin depuis deux ans avec son compagnon et leurs trois enfants. «Nous sommes partis juste après les élections», disait-elle, «en grande partie à cause de Sarkozy (...) Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité... Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux». «Je trouve cette France-là monstrueuse.»
«Je trouve l'atmosphère en France assez dépressive»
Des propos que l'écrivain a plus que tempéré mercredi matin sur Europe 1, où elle répondait aux questions de Jean-Pierre Elkabbach depuis Berlin, où elle vit depuis 2007. «Vous avez décidé de partir parce qu'il y a quelqu'un qui était arrivé à l'Elysée qui ne vous convenait pas ?», l'interroge le journaliste. Réponse de Marie Ndiaye : «Je n'aime pas dire les choses ainsi. C'est très excessif. Je ne veux pas du tout avoir l'air de fuir je ne sais quelle tyranie insupportable... Simplement, depuis quelques temps, je trouve l'atmosphère en France assez dépressive, assez morose.»
«Quand on lit que vous êtes partie parce qu'il y avait un pouvoir monstrueux, vous trouvez cette phrase ridicule ?» insiste Jean-Pierre Elkabbach. «Oui, oui, elle est très excessive, répond lMarie Ndiaye, avant de conclure par un «Non» à la question : «Cette phrase, elle n'est pas de vous ?»
Pour autant, en France, la polémique ne faiblit pas. Mercredi, Christian Paul, député (PS) de la Nièvre, a accusé Eric Raoult (UMP) de censure «exécrable» et d'«ignoble intimidation» pour avoir intimé un «devoir de réserve» à Marie Ndiaye. «En évoquant la cohésion nationale et un incroyable devoir de réserve de l'écrivain», Eric Raoult, député de Seine-Saint-Denis et ancien ministre, «crée une forme exécrable de censure, et violente la liberté d'expression, donc notre liberté tout court», déclare l'élu socialiste dans un communiqué. «Je lui demande, pour notre pays et son histoire, de retirer ses propos et de s'en excuser, et au ministre de la Culture de faire son devoir, en condamnant cette dérive», tranche Christian Paul.
Pivot monte au créneau.
A son tour, le journaliste Bernard Pivot, membre de l'Académie Goncourt, a apporté sa contribution au dossier. «Le devoir de réserve des Prix Goncourt n'a jamais existé, n'existe pas et n'existera jamais. Ce serait bien mal connaître les écrivains que de croire qu'il existe», a-t-il déclaré à l'AFP.
«Ce qui est vrai, c'est que le Goncourt renforce une position, donne une aura, une légitimité. Mais les propos que tiennent les lauréats n'engagent qu'eux-mêmes, ils n'engagent en aucun cas l'Académie Goncourt et encore moins la France», a-t-il poursuivi. Selon Bernard Pivot, «c'est déjà difficile de décerner le Goncourt, si en plus il fallait se déterminer sur les propos que l'auteur a tenus des mois avant (...) On juge un livre, pas l'auteur», a-t-il conclu.





Eric Raoult ou le retour de la droite la plus bête du monde


par Didier Jacob
blog.nouvelobs.com, 10/11/2009



«Monsieur Eric Raoult attire l'attention de M. le Ministre de la culture et de la communication sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt. En effet, ce prix qui est le prix littéraire français le plus prestigieux est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. A ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays. Les prises de position de Marie NDiaye, Prix Goncourt 2009, qui explique dans une interview parue dans la presse qu'elle trouve «cette France [de Sarkozy] monstrueuse», et d'ajouter «Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux», sont inacceptables.»
Une telle déclaration, dans la bouche du député UMP de Seine-Saint-Denis, ne surprendra personne. Si l'expression de «droite la plus bête du monde» connut naguère un succès aussi retentissant, c'est bien que certains, au RPR ou à l'UMP, ne ménageaient pas leurs efforts pour la rendre crédible. Eric Raoult, dont les qualités personnelles, en la matière, ne sont plus à vanter, étaient un de ceux-là. Voici donc sa nouvelle trouvaille: empêcher les écrivains de s'exprimer. Auront-ils, bientôt, le droit d'écrire? Faudra-t-il expurger leurs livres de toute référence à la monarchique actualité? Devra-t-on dédier bientôt tous les livres qui paraissent en France, nouvel ISBN, à Sa Sarkomajesté? On ne sait si c'est l'appel du maroquin qui a fait sortir une pareille ânerie au divin député. De le voir caresser le prince-président dans le sens de la perruque prêterait surtout à rire, s'il ne s'agissait à nouveau d'intimider toute pensée libre, éventuellement hostile et rebelle à l'ordre établi. On ne veut voir qu'une tête. On ne veut entendre qu'un son de cloche. On veut du rang par deux, de la marche en cadence, du pas de l'oie sous casque vert-de-gris.





GONCOURT : Après avoir séduit les lecteurs, son roman « Trois Femmes puissantes » a remporté le prix littéraire le plus convoité dès le premier tour.


par Mohammed Aïssaoui
, 04/11/2009



Elle est arrivée Chez Drouant avec un calme qui contrastait face à la foule, à la forêt de micros, de caméras et d'appareils photo. Voix douce et posée, elle a dit simplement son bonheur de se voir décerner la plus prestigieuse récompense littéraire française. Marie NDiaye n'est pas un auteur médiatique - elle vit loin de Paris, à Berlin -, mais elle compte beaucoup dans la République des lettres ; la voilà aujourd'hui consacrée par le prix Goncourt, au moment même où son roman, Trois Femmes puissantes (Gallimard) rencontre un énorme succès public : déjà plus de 160 000 exemplaires vendus.
Le moins que l'on puisse dire est qu'on a rarement vu l'académie Goncourt aussi heureuse, sa présidente Edmonde Charles-Roux en tête. La plupart des membres étaient ravis de ce choix.
Si Marie NDiaye l'a emporté dès le premier tour avec 5 voix sur 8 - ils sont une poignée de lauréats dans ce cas -, elle le doit d'abord à sa plume. C'était l'argument qui revenait le plus souvent, hier, au premier étage du restaurant Drouant où ont délibéré les huit jurés - Françoise Mallet-Joris et Michel Tournier n'ayant pu effectuer le déplacement, et le vote par téléphone n'étant pas admis chez les Goncourt.
Pour expliquer les raisons de son choix, Françoise Chandernagor a fait appel à Marcel Proust : « Il disait « le style n'est pas une technique, c'est une vision ». La vision de Marie NDiaye est d'une force exceptionnelle, et elle arrive à maintenir cela tout le long du livre », souligne l'auteur de L'Allée du roi. Quant à Tahar Ben Jelloun, qui connaît l'oeuvre de la romancière depuis ses débuts, il ne tarit pas d'éloges : « Trois Femmes puissantes est un magnifique récit. Cela fait longtemps que Marie NDiaye a fait ses preuves dans la littérature », dit-il avec conviction.
Le livre couronné est le 24e titre de l'écrivain. Elle n'a que 42 ans, mais elle écrit depuis vingt-cinq ans. Elle avait fait une entrée fracassante en littérature en étant publiée à l'âge de 18 ans, aux Éditions de Minuit fondées par Jérôme Lindon. Le reste de son parcours ressemble à celui d'une surdouée : prix Femina en 2001 avec Rosie Carpe, elle a été le premier écrivain à entrer de son vivant au répertoire de la Comédie-Française.
Trois Femmes puissantes est composé de trois récits - indépendants - dont le fil directeur pourrait être le combat de trois femmes qui refusent la résignation, il s'agit de Norah, de Fanta et de Khady Demba. On ne sait pas par quelle magie, l'auteur réussit à montrer des personnages à la fois résignés et rebelles, salis et purs, humiliés et dignes. Sans doute, le portrait le plus étonnant, le plus fort, le plus innovant sur le plan littéraire est-il ce deuxième récit où un homme aigri, vendeur de cuisines intégrées, parle de sa femme - et beaucoup de lui : ces pages ont impressionné le jury. Le roman avait aussi séduit notre collaborateur, l'écrivain Patrick Grainville, qui dès le 27 août, dans Le Figaro Littéraire, affirmait que « Marie NDiaye réussit là son livre le plus fort, sur tous les tons, légendaires et réalistes, épiques, sociologiques, pathétiques, satiriques. » Un roman puissant.





Libre d’écrire


par Raphaëlle Rérolle
Le Monde.fr, 03/11/2009



A la voir au milieu du tapage, il est clair que Marie NDiaye n'est pas seulement une femme réservée, mais quelqu'un qui possède de véritables réserves: un précieux gisement de calme, de force et de détermination. Ni la tempête déclenchée par l'annonce du prix Goncourt, qui lui a été décerné le 2 novembre, ni la joie de son entourage, ni l'excitation de ceux qui cherchent à l'approcher, rien ne semble pouvoir lui faire perdre son sang-froid. Dans le restaurant parisien Drouant, où sont traditionnellement proclamés les résultats, puis chez Gallimard, son éditeur, elle conserve sa sérénité. Un sourire mystérieux, des gestes retenus et cette manière simple, gracieuse de chercher ses mots, d'accepter les silences.Ainsi en va-t-il et depuis très longtemps – depuis toujours peut-être : Marie NDiaye suit son propre chemin, comme traversée par un invisible fil à plomb. Sans brusquerie, sans fièvre apparente, mais sans fléchir, quels que soient les obstacles. "Avec opiniâtreté", dit-elle, en évoquant son parcours d'écrivain. C'est en cela que l'attribution du Goncourt à son dernier roman, Trois femmes puissantes, lui semble "importante", selon ses mots : "Je crois que ce prix récompense vingt-cinq ans de travail plus qu'un livre." Elle parle d'une voix douce, perchée sur le bord d'un fauteuil en cuir rouge, dans le bureau d'Antoine Gallimard, PDG des éditions du même nom.Mince et vêtue de couleurs sombres, pantalon noir et veste grise, elle paraît beaucoup plus jeune que ses 42 ans. Son œuvre, pourtant, a pris une longueur d'avance sur ce physique juvénile: douze romans et recueils de nouvelles, six pièces de théâtre (dont deux avec Jean-Yves Cendrey, son mari, écrivain lui aussi) et un scénario coécrit avec la cinéaste Claire Denis, pour un film à paraître en 2010. Sans compter un roman destiné à la jeunesse et une autre récompense de taille : le prix Femina, obtenu en 2001 pour son roman Rosie Carpe, paru aux Editions de Minuit.

C'est que la route est déjà longue, pour celle qui fut élevée avec son frère aîné Pap – devenu historien, maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) – dans un pavillon de la banlieue parisienne. La mère est enseignante. Le père, sénégalais, a quitté le domicile familial, puis la France, quand Marie était encore bébé. Une enfance "normale", avec des vacances en Beauce, région d'origine du côté maternel, et une excellente scolarité. Mais, contrairement à son frère, qui a intégré Normale Sup, la jeune fille refuse d'entreprendre les études supérieures vers lesquelles tout semblerait la pousser. "J'étais destinée à suivre une hypokhâgne, des études de lettres très supérieures, se souvient-elle, mais cela ne m'intéressait pas. Le fait que cela semble la voie nécessaire, idéale et presque unique a sans doute joué dans mon retrait. Il était dans mon tempérament de faire contre… Et puis je ne voulais pas de la course à l'excellence. En première, mon professeur de français voulait me présenter au Concours général, mais j'ai dit non merci." Ce qu'elle désire, et de toutes ses forces, c'est être écrivain – uniquement cela. Il ne s'agit pas d'un vœu pieux, ou d'une chimère d'adolescente, mais d'une réalité très concrète. En 1985, alors qu'elle est élève de terminale, elle se risque à envoyer son premier manuscrit à Jérôme Lindon, patron des prestigieuses Editions de Minuit. Séduit par son écriture très affirmée, l'éditeur accepte aussitôt ce texte, qui paraîtra sous le titre Quant au riche avenir.

Aujourd'hui, Marie NDiaye affirme avoir une pensée pour cet homme (mort en 2001) et pour son "grand talent de lecteur". Suivront plusieurs autres ouvrages, quelques bifurcations éditoriales (son deuxième roman, Comédie classique, est paru chez POL en 1988 parce que Lindon ne voulait pas le publier tel quel) et jamais d'autre métier que celui d'écrivain, même lorsque les contraintes matérielles se faisaient plus palpables.

De livre en livre, son univers se précise. On y retrouve l'étrangeté de l'inspiration, la beauté de la langue et, très souvent, l'angoisse d'un monde où règnent la folie et la peur des faux-semblants. Pour la première fois, dans Trois femmes puissantes, l'Afrique apparaît en majesté dans les trajectoires de ses personnages. Néanmoins et même si elle le regrette, l'écrivain se sent "totalement étrangère" à ce continent où elle n'a passé que trois semaines de sa vie (dont seulement deux au Sénégal). "Quand je rencontre des Français qui ont vécu longtemps là-bas, dit-elle, je sens qu'ils ont en eux plus d'Afrique que je n'en aurai jamais. Il est trop tard." Sans nouvelles de son père depuis plusieurs années, Marie NDiaye ne sait même pas s'il est au courant pour le Femina. Quant au Goncourt… Si la récompense lui fait plaisir, c'est par la liberté qu'elle procure. "Tout a changé pour moi avec le Femina. Je suis passée de 10 000 exemplaires vendus à 80 000, ce qui signifie deux ou trois ans de liberté. Pour un écrivain, l'argent se transforme en temps." Mais le succès recèle d'autres avantages, découverts avec Trois femmes puissantes. "Quand j'entre dans un magasin et que le vigile me dit avoir aimé mon livre, c'est une chose qui me touche, affirme-t-elle. Cela signifie que des gens qui n'auraient jamais été mes lecteurs auparavant le sont devenus." Elle ajoute: "Je n'aurais pas pensé cela il y a vingt ans. A l'époque, j'estimais que la vraie littérature était réservée à un nombre limité de lecteurs, mais on devient plus fin, en vieillissant!"

Pour le reste, les honneurs et la gloire, elle relativise. Sitôt retournée à Berlin, où elle vit avec son mari et ses trois enfants, le Goncourt ne signifiera plus grand-chose, aux yeux de son entourage immédiat. "Les gens que je croise tous les jours ne savent pas ce que c'est, observe-t-elle. Imaginez qu'un écrivain allemand vive dans le même immeuble que vous, à Paris. S'il obtenait un prix, vous ne le sauriez sans doute pas…" De quoi, peut-être, la mettre à l'abri des sollicitations envahissantes, comme des risques de dispersion. Et de quoi garantir aussi sa liberté. "Ne dépendre que de soi, disposer de son temps, vivre là où on le désire", affirme-t-elle. Avec Jean-Yves Cendrey et leurs enfants, Marie NDiaye a déjà déménagé de nombreuses fois, passant de région en région, de pays en pays, de l'Espagne à l'Italie, aux Pays-Bas, à la France ou à l'Allemagne. Comme s'il s'agissait avant tout de ne pas s'endormir, de ne jamais prendre racine – à aucun prix.





Le jury du Goncourt récompense, dès le premier tour, Marie NDiaye


par Alain Beuve-Méry
Le Monde.fr, 03/11/2009



Le prix Goncourt a été attribué à Marie NDiaye pour son roman Trois femmes puissantes (Gallimard), a annoncé, lundi 2 novembre, à 12 h 45, au restaurant Drouant, à Paris, Didier Decoin, secrétaire général du prix. Marie NDiaye est la première femme lauréate du Goncourt au XXIe siècle ; et, en cent sept ans d'existence, le plus prestigieux des prix littéraires n'a récompensé, jusqu'à ce jour, que dix romancières, un quota plutôt léger. La première a été Elsa Triolet, en 1944, au sortir de la seconde guerre mondiale, distinguée pour Le premier accroc coûte 200 francs, paru chez Gallimard.C'est bien que le prix Goncourt soit décerné à une femme. Les hommes ont tellement l'habitude de les recevoir. Ils sont blasés. Cela va créer une atmosphère différente", a commenté Edmonde Charles-Roux, présidente de l'Académie Goncourt et lauréate, en 1966, pour Oublier Palerme, qui se souvient très bien de la fête que Grasset avait organisée lorsqu'elle avait été récompensée.

Ce fut un score net et sans appel. Comme pour Les Bienveillantes, de Jonathan Littell en 2006 ou Le Testament français, d'Andreï Makine, en 1995, Trois femmes puissantes a été choisi au premier tour de scrutin. Par cinq voix contre deux à La Vérité sur Marie, de Jean-Philippe Toussaint (Minuit), et une voix au roman Les Heures souterraines, de Delphine de Vigan (JC Lattès).

Seuls huit jurés sur dix ont voté, Françoise Mallet-Joris et Michel Tournier n'ayant pas fait le déplacement. Pour une fois, les choix des académiciens ont fuité : les voix d'Edmonde Charles-Roux, Didier Decoin, Robert Sabatier, Françoise Chandernagor et Tahar Ben Jelloun ont fait le prix. Bernard Pivot et Patrick Rambaud ont défendu Jean-Philippe Toussaint, Quant à Jorge Semprun, il a apporté son suffrage à Delphine de Vigan au premier tour et s'apprêtait ensuite à soutenir Laurent Mauvignier pour Des hommes (Minuit). Mais il n'en a pas eu le loisir. Pour Jorge Semprun, "il s'agit d'un choix politiquement correct. L'académie aurait pu récompenser des livres plus audacieux à tout point de vue", a estimé le juré. Les débats ont été vifs et animés avant le scrutin et la surprise est venue de ce résultat si net. Françoise Chandernagor s'est félicitée, elle, de "ce choix très littéraire. Marie NDiaye a une forme d'écriture qui n'appartient qu'à elle".

Lors de sa sortie, fin août, Trois femmes puissantes, qui rassemble trois récits de femmes qui disent non, avait reçu un accueil dithyrambique de la critique - un quasi-sans-faute - ainsi que des libraires. Un tel unanimisme aurait pu déplaire. Il n'en a rien été. "Cela prouve juste que ce choix s'imposait", a renchéri Françoise Chandernagor. "Nous avons récompensé une oeuvre, un univers littéraire, une belle écriture et une exigence, a affirmé Tahar Ben Jelloun. C'est en outre une excellente réponse à Eric Besson, qui nous bassine avec l'identité nationale. Marie NDiaye est le parfait exemple d'un métissage réussi, avec un père sénégalais et une mère beauceronne, cela donne d'excellents écrivains", a-t-il ajouté. De fait, qu'est-ce qu'un "bon" Goncourt ? Un livre dont on a beaucoup parlé ? Dont on parlera beaucoup ? Un cadeau de Noël en puissance ? Un texte ou un auteur politiquement inattaquable ? L'ouvrage qui permettra de préserver le sacro-saint équilibre entre les différents éditeurs ? Ou celui qui redorera le blason du prix lui-même, si souvent soupçonné de mille maux ? Chaque année, les mêmes questions, chaque année des réponses différentes pas toujours au bénéfice de la littérature, loin de là. Et puis, une fois de temps en temps, le miracle : certains livres s'imposent, comme portés par une sorte d'évidence. En se mettant d'accord sur Trois femmes puissantes, les jurés se sont prononcés pour un livre dont la qualité simplifie la donne, d'une certaine manière. Non que le roman de Marie NDiaye soit le seul à avoir séduit, la liste finale du Goncourt est d'excellente tenue, mais celui-là cumule les avantages.

Aujourd'hui, c'est Gallimard qui rit et Minuit qui pleure. Pour la maison de la rue Sébastien-Bottin, il s'agit de son trente-sixième trophée, mais l'ombre de Jérôme Lindon, PDG de Minuit, a néanmoins plané sur ce prix. "Si nous avions eu à voter pour un éditeur, c'est Minuit qui aurait été couronné", assure Françoise Chandernagor. La vibrante solitude d'Irène Lindon, dont les deux poulains Toussaint et Mauvignier ont mordu la poussière, n'aura d'égale que la joie maîtrisée de Marie NDiaye.

Ce prix Goncourt aura aussi mis fin à un tabou. Pour la première fois depuis 1904, une lauréate du prix Femina - Marie NDiaye l'avait reçu en 2001 pour Rosie Carpe - se voit attribuer le prix Goncourt. Ce qui ouvre des horizons.





Puissante


par Gérard Lefort
Liberation, 03/11/2009



Disons-le tout à trac : ça fait grand plaisir que le Goncourt, parfois soupçonné des pires manœuvres en faveur des pires livres, soit attribué cette année à un roman excellent d’une bonne romancière. Qui plus est aimée par Libération depuis ses premiers pas littéraires.

Il ne faudrait pas pour autant que cette sympathique euphorie fasse perdre la tête. Que Marie NDiaye soit plutôt noire et plutôt femme, n’ajoute rien, ni ne retranche, à ses qualités d’écrivain. Et faisons crédit aux jurés du prix Goncourt de ne pas s’être déterminé sur ces deux évidences. S’interroger sur le sexe de la littérature serait aussi byzantin que s’inquiéter du sexe des anges. Sauf à verser dans le débat tragi-comique qu’on a vu poindre quand il s’agissait de déterminer si, dans les bibliothèques publiques de la ville de Paris, il fallait caser Proust au rayon gay ou au rayon littérature (le rayon «madeleine» affichant sans doute complet). Quant à la littérature ou au roman «noir», rappelons que ces termes continuent à désigner les romans policiers.

Marie NDiaye, un exemple d’intégration réussie ? Une nouvelle image pieuse à glisser dans le missel républicain, entre Rama Yade et Rachida Dati ? Certes, l’apparition radieuse dans tous les JT de cette fille de Sénégalais et de Beauceronne fera son travail symbolique et, espérons-le, positif, dans la psyché du «tous ensemble.» Mais on sait Marie NDiaye suffisamment rétive à certaines prises d’otage (Marie la métisse, NDiaye l’Africaine) pour ne pas l’imaginer résistant à celle qui en ferait une égérie de la diversité. Au banquet de la vie en black-blanc-beur, on verrait bien la «puissante» Marie demander : «Et moi, la Française, je m’assieds où ?»





Author Marie NDiaye first black woman to win the prix goncourt.


par Carolyn Kellogg
Los Angeles Times, 03/11/2009



France's top literary prize, the Prix Goncourt, was awarded today to French Senagalese author Marie NDiaye for her novel "Trois Femmes Puissantes" ("Three Powerful Women"). It is the first time a black woman has received the award.

Last week, NDiaye told the news agency AFP that she "never thought of it in those terms: 'black woman' and 'Goncourt,' " the Guardian reports. "I find it impossible to see things that way," she said. "I don't represent anything or anyone. I have met many French people raised in Africa who are more African than I am." But at the ceremony in Paris, she said, "I am very happy to be a woman receiving the Goncourt," the BBC reports. "This prize is an unexpected reward for 25 years of persistence."

NDiaye, 42, published her first novel at 17. She moved to Berlin in 2007, the BBC reports, "after President Nicolas Sarkozy won the election, saying she finds France under his rule 'monstrous' and 'vulgar.' "

The Prix Goncourt's preeminence helps books find their way to -- or remain on -- bestseller lists. But the financial reward that comes with it -- about $15 -- is a mere token. Previous winners include Marguerite Marguerite Duras, for "The Lover," Georges Duhamel for "Civilization" and Simone de Beauvoir for "The Mandarins."





Marie NDiaye, la puissance d'un Goncourt


par Daniel Morvan
Ouest France, 03/11/2009



Grâce à son roman, Trois Femmes puissantes (Gallimard), elle a remporté le prix Goncourt. Elle était donnée comme favorite.
Consécration d'une étoile apparue très tôt dans le ciel littéraire, à l'âge de 17 ans. Marie NDiaye vient d'ajouter le prix Goncourt au Fémina qu'elle avait décroché en 2001.

Elle a obtenu, dès le premier tour de scrutin, cinq voix contre deux à Jean-Philippe Toussaint (La vérité sur Marie, Minuit) et une voix à Delphine de Vigan (Les heures souterraines, J.-C. Lattès).

La subtilité de son roman, Trois femmes puissantes apparaît dès son titre : ces trois femmes sont accablées, anéanties. Au lecteur de comprendre en quoi elles sont pourtant dites « puissantes ». Le livre n'accuse pas les hommes du mal qu'ils font aux femmes. Il montre celles-ci se dressant au milieu d'existences désespérantes et continuant à croire à la possibilité de vivre.

La puissance des trois héroïnes, Norah, Fanta, Khady Demba, réside dans leur faculté à continuer d'aimer, malgré les hommes inconséquents, ridicules ou pitoyables qu'elles rencontrent. Même le petit Blanc qui adresse des propos racistes à sa femme noire peut être sauvé.

Une grande styliste

Ce livre condense la démarche de Marie NDiaye : elle continue d'explorer de nouveaux territoires (ici, les migrations entre la France et l'Afrique), dans une écriture d'une élégance toute classique. Ce qui ne l'empêche pas d'inventer de nouvelles manières de raconter. Par exemple, le portrait « en creux » de Fanta, décrite à travers ce qu'en pense son mari.

Loin de surplomber ses personnages, Marie NDiaye nous fait partager leur aventure intérieure. Leur histoire est aussi l'histoire de consciences qui tentent de mieux appréhender le monde.

Ce roman a rencontré le succès public avant le Goncourt. Et Marie NDiaye n'a pas sacrifié au parisianisme : Française, elle vit depuis 2007 à Berlin, avec ses trois enfants et son compagnon, l'écrivain Jean-Yves Cendrey. Un départ qui était, selon ses propres déclarations, une réponse à la politique d'expulsions du gouvernement.

Comme ses trois « femmes puissantes », la belle Marie NDiaye sait qu'il est toujours possible d'échapper à l'ennui des vies trop prévisibles. Prévisible, son prix l'était pourtant. Avec lui, Gallimard remporte son 36e Goncourt. Mais rarement la plus haute distinction littéraire française aura été plus méritée.





Le triomphe de Marie NDiaye


par Yannick Vely
Paris Match.com, 03/11/2009



Rarement un prix Goncourt n’aura aussi peu souffert de contestation. Au premier tour, avec sept voix contre deux pour «La Vérité sur Marie» de Jean-Philippe Toussaint et seulement une pour «Les heures souterraines» de Delphine de Vigan, «Trois femmes puissantes» (Gallimard) a valu à Marie Ndiaye le Goncourt, une récompense ô combien méritée tant la langue de cette écrivaine engagée a séduit critique et public. Succès littéraire surprise de la rentrée littéraire, avec 140 000 exemplaires déjà vendus malgré la complexité de l’écriture, «Trois femmes puissantes» raconte, comme son titre l’indique, le destin de trois femmes, Norah, Fanta et Khady, qui luttent contre un destin contraire pour mieux épouser la vie. Deux des trois récits se déroulent au Sénégal, pays dont est originaire le père de la romancière.

Interrogée par notre journaliste Aurélie Raya, Marie Ndiaye, la neuvième femme, seulement, à recevoir le prix Goncourt, était revenue sur la genèse de son roman. «Ce livre est né de cette idée : un homme en Gironde, vendeur de cuisines. Dans le petit village où l’on habitait, j’ai connu des personnes qui se faisaient fabriquer des cuisines insensées, sans en avoir les moyens. Pourquoi ? L’idée est que les objets vont transformer la vie, leur apporter le bonheur. Et j’ai été aussi bouleversée par ces histoires de réfugiés qui arrivent en Europe», expliquait-elle alors. Exilée volontaire à Berlin – l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République -, Marie Ndiaye cultive le sentiment d’être étrangère, de ne pas se confronter avec la réalité stricte et d’écrire en toute liberté, sans peur du grand style ni des répétitions.





Marie Ndiaye ou la raison de la plus forte


par Olivier Mony
Sud-Ouest.com, 03/11/2009



En attribuant sans coup férir, dès le premier tour de scrutin, son prix à Marie NDiaye, le jury Goncourt ne s'est pas contenté de prendre acte de l'importance de l'oeuvre de la lauréate, mais réaffirme aussi par la pertinence de son choix et la qualité de sa sélection finale (où Jean-Philippe Toussaint et Laurent Mauvignier faisaient mieux que de la figuration intelligente) son primat sur les grands prix littéraires d'automne.

Au fond, la seule vraie surprise de ce Goncourt grand cru - mais elle est de taille -, c'est qu'il n'y en eut pas. Dès la fin du mois d'août, « Trois femmes puissantes » (Gallimard), le dix-septième livre en vingt-quatre ans de carrière de Marie NDiaye (une anecdote devenue célèbre veut que son premier éditeur, Jérôme Lindon, lui ait fait signer son premier contrat, alors qu'elle n'avait que 17 ans, à la sortie du lycée Lakanal à Sceaux ; le livre au titre prophétique s'intitulait « Quant au riche avenir ») réunissait tout à la fois les faveurs quasi unanimes de la critique, ce qui pour elle n'avait rien d'exceptionnel, mais aussi, chose plus rare, celles du plus vaste public possible de lecteurs.

Les ventes s'établissaient hier, avant la proclamation des résultats, à 140 000 exemplaires. Contrairement aux craintes de ses amis et de son éditeur, Marie NDiaye ne s'est donc pas « essoufflée » à faire la course en tête, à l'image de ses poursuivants, , Jean-Michel Guenassia ou Delphine de Vigan, dont on a pu penser au fil des semaines qu'ils pourraient, pour de plus ou moins bonnes raisons de cuisine éditoriale, finalement remporter la mise. En fait de raison, c'est donc celle de la plus forte qui l'a emporté, et tout est bien qui finit bien.
« Trois femmes puissantes » met en parallèle le destin de Norah, Fanta et Khady entre la France et l'Afrique, dans des pages d'où sourd un magnifique malaise, un sens du récit qui doit autant à la magie qu'à une ironie, toutes deux aussi noires. La famille ne sort pas indemne de ces récits, pas plus que le réel et ses petits arrangements ou les allers-retours tragiques qu'exigent les temps envers ceux (et surtout celles) qui se savent à jamais chassés de leurs terres, de la maison de leurs pères.

On ne saurait trop recommander au ministre de l'Immigration et de l'Intégration la lecture attentive du Goncourt 2009, tant celle-ci peut servir d'utile contribution à quelque grand débat sur l'identité nationale...

Recevant son prix, Marie NDiaye a dit de son livre qu'il était « le portrait de trois femmes fortes, chacune à leur manière. Ce qui les unit, c'est une force profonde, une croyance en qui elles sont, une façon de ne jamais douter de leur propre humanité. Ce sont des femmes tranquillement puissantes. »

Enfin, si l'on ignore quel fut hier le menu chez Drouant, il paraîtrait logique qu'il y eût été servi du bordeaux, puisque Marie NDiaye (dont l'éditeur, Jean-Marie Laclavetine, est bordelais), désormais installée à Berlin avec son compagnon, l'écrivain Jean-Yves Cendrey, et leurs enfants, a longtemps abrité sa famille aux rives de Garonne, à Barie, dans une très belle maison de village largement ouverte aux amis, et que son oeuvre récente, jusqu'à ce dernier livre dont le deuxième récit est girondin, porte la trace de ce pays, de son imprégnation onirique.





Coup de chapeau aux Goncourt


par Yves Harté
Sud-Ouest.com, 03/11/2009



S'il est une raison de se réjouir des annonces des prix Goncourt et Renaudot de cet automne, c'est bien sûr parce que le Sud-Ouest s'en trouve indirectement honoré : Marie NDiaye, qui a longuement vécu avec son mari Jean-Yves Cendrey à Barie (33), lauréate du Goncourt, et Frédéric Beigbeder, vainqueur du Renaudot pour un retour sur ses vacances d'enfance à Guéthary (64) ! Voilà de quoi se réjouir.

Mais la seconde raison qui nous pousse à saluer les choix du jury Goncourt est, au-delà de la reconnaissance immensément méritée de Marie NDiaye, écrivain atypique, femme élégante et étonnante, qu'il garde dans le carré final deux autres auteurs, Laurent Mauvignier - qui lui aussi vécut longtemps à Bordeaux - et Jean-Philippe Toussaint, dont chacun, dans le son et dans la voix, rend hommage à une nouvelle émergence d'une littérature française. Ne serait-ce que pour cette sélection, ce jury Goncourt mérite un coup de chapeau.





Les Goncourt sensibles à la puissance des femmes


par Pierre Assouline
, 02/11/2009



“Je vous salue, Marie !” C’est par cette formule qui n’est pas de lui, lancée sur le mode vibrant, que Robert Sabatier a accueilli Marie NDiaye cernée par les caméras à son entrée dans la salle à manger du premier étage au restaurant Drouant, place Gaillon à Paris, sur le coup de 13h30. Par un cruel paradoxe dont la comédie littéraire a le secret, le Goncourt 2009 a consacré un auteur découvert, révélé et longtemps publié par Jérôme Lindon, sans que pour autant les éditions de Minuit soient à la fête. D’autant plus injuste que c’était le cas de trois des quatre lauréats de la liste finale du jury, mais c’est la vie. Ne boudons pas notre plaisir car Marie NDiaye, 42 ans, est un écrivain, et elle n’est que cela; elle a un univers bien à elle, sa propre langue, sa voix immédiatement reconnaissable au bout de trois lignes, trouvée et imposée dès ses premiers textes ; elle est distinguée à mi-chemin d’un parcours sans faute, fidèle à son absolu de la littérature, pour un bon livre déjà loué par la critique, porté par les libraires et plébiscité par les lecteurs. Que demande le peuple ? Ce n’était pas gagné d’avance, des jurés le confiaient encore ce matin. D’autant que deux des dix s’étaient fait portés pâle, Michel Tournier, resté dans son presbytère de Chevreuse, et Françoise Mallet-Joris. A la surprise générale, Trois femmes puissantes publié par Gallimard l’a emporté dès le premier tour de scrutin par 5 voix, contre deux Jean-Philippe Toussaint et une à Delphine de Vigan (ce qui avait été également le cas en 2001 lorsque le jury Femina avait couronné son Rosie Carpe). “Elle l’a emporté avec une facilité déconcertante” a remarqué un juré, tandis que l’autre regrettait :” Je pensais que cela aurait été plus disputé avec Toussaint…”.Françoise Chandernagor, qui a beaucoup œuvré avec Edmonde Charles-Roux pour qu’une femme l’emporte, a rappelé que par le passé, les Goncourt avaient été souvent “machistes” et que la parité (deux hommes, deux femmes) étaient une grande première. D’accord, mais le livre, ces histoires d’exil, de frontière, de solitude brassées dans une pâte humaine originale ? “L’adhésion du jury s’est faite presque naturellement sur son écriture. Sur le style. Sur la richesse de vocabulaire. C’est intitulé Trois femmes puissantes mais cela aurait être plus négativement Trois hommes détestables ! Personnellement, j’ai beaucoup apprécié son usage savant,
intuitif, sensuel des adverbes et des adjectifs, bien que ce soit généralement mal vu” a reconnu Bernard Pivot. Ce que confirmait Françoise Chandernagor :”Des quatre, son roman était le plus… puissant ! sans mauvais jeu de mot. Pas d’exotisme mais une forte imprégnation du côté de Faulkner”. Quant à son éditeur, Antoine Gallimard, il confiait que, depuis 2005, les livres de Marie Ndiaye se vendaient en moyenne à 20 000 exemplaires et que, pour celui-ci, qui en est déjà à 120 000, il venait de commander une réimpression de 200 000 exemplaires. Pour commencer.





Black woman wins Prix Goncourt for the first time


par Alison Flood
guardian.co.uk,, 02/11/2009



French-Senegalese writer Marie NDiaye has become the first black woman to win France's most prestigious literary award, the Prix Goncourt.

NDiaye, 42, was this lunchtime named winner of the 106-year-old prize, worth just €10 but seen as France's top literary honour, with a guarantee for the winner of a place in the French bestseller lists.

NDiaye won the prize for her novel Trois femmes puissantes (Three Powerful Women), which weaves together the stories of three women: Norah, who arrives at her father's home in Africa; Fanta, teaching French in Dakar, who is forced to follow her partner back to a miserable life in France, and Khady Demba, a young, penniless African widow who is trying to join her distant cousin Fanta in France.

"It's a novel which speaks of the moral decay, the baseness of humanity, of suffering humanity, but which suggests, in the depths of misery, the possibility of redemption," said Le Monde of the novel, hailing NDiaye's "exceptional virtuosity".

NDiaye is the first woman to win the Goncourt since 1998 and the first black woman ever to take the prize. But she told AFP last week that she had "never thought of it in those terms: 'black woman' and 'Goncourt'". "I find it impossible to see things that way," she said. "I don't represent anything or anyone. I have met many French people raised in Africa who are more African than I am."

Born in Pithiviers, France, to a Senegalese father and French mother, NDiaye's first novel, Quant au riche avenir (As For the Rich Future) was published when she was just 18. In 2001 she won the Femina prize for her novel Rosie Carpe. She has previously stressed that she "grew up in a world that was 100% French". "My African roots don't mean much, except that people know of them because of the colour of my skin and my name," she said.

She told Le Monde that she had written Trois femmes puissantes "like a musical ensemble where the three parts are connected by a recurring theme". "This theme is the inner strength shown by the female protagonists," she said. "Norah, Fanta, Khady are linked by their common capacity of resistance and survival."

Last year the Afghanistan-born Atiq Rahimi won the Goncourt for his fourth novel, Syngué sabour (Patience Stone), In 2006, Jonathan Littell, an American author who writes in French, won the Goncourt for Les Bienveillantes (The Kindly Ones).





Ndiaye remporte le Goncourt



Le Figaro/livres, 02/11/2009



Le prix Goncourt 2009 a été remis lundi, à Marie Ndiaye, 42 ans. Le vote des neuf jurés de l'Académie est sans appel : la romancière franco-sénégalaise l'emporte au premier tour avec 5 voix contre 2 à Jean-Philippe Toussaint pour «La vérité sur Marie» et une voix à Delphine de Vigan pour «Les heures souterraines».Son roman «Trois femmes puissantes», paru le 20 août, est un véritable succès en librairie. L'œuvre atteint aujourd'hui un tirage total de 140.000 exemplaires après dix réimpressions. On y suit le destin de trois femmes, à cheval entre la France et le Sénégal, qui luttent pour préserver leur dignité.

Nouveau succès pour Gallimard

Outre la force et la qualité de son roman, Marie Ndiaye bénéficiait dans la course au Goncourt d'un léger avantage. Seules quelques femmes ont reçu le prix et il faut remonter jusqu'à 1998 pour voir une romancière remporter le prestigieux prix littéraire, en la personne de Paule Constant.

«Je suis très contente d'être une femme qui reçoit le prix Goncourt», a-t-elle déclaré en arrivant devant le restaurant Drouant, où l'Académie Goncourt a l'habitude de se réunir. «Une sorte de miracle s'était déjà produit avec le succès du livre. Ce prix est inattendu. C'est aussi le couronnement et la récompense de 25 ans d'écriture et de cette opiniâtreté».

Née en 1967 dans le Loiret, d'un père d'origine sénégalaise et d'une mère française, Marie Ndiaye a grandi en banlieue parisienne. En 1985, elle publie à 18 ans son premier roman, «Quant au riche avenir». Remarquée par Jérôme Lindon des éditions de Minuit, elle abandonne rapidement ses études pour se consacrer à l'écriture et enchaîne depuis romans et recueils de nouvelles. Une vingtaine en 23 ans. Gallimard, son nouvel éditeur, se frotte les mains : outre un nouveau succès littéraire déjà garanti, la maison remporte le Goncourt pour la 36e fois depuis la création du prix, en 1903.





Deux minutes trente : c'est le temps qu'il a fallu aux Goncourt pour élire Marie Ndiaye



Livres Hebdo.fr, 02/11/2009



Un peu frustré par l’absence de débat, Bernard Pivot a souligné à l’issue du scrutin la facilité déconcertante avec laquelle Trois femmes puissantes (Gallimard) a raflé le prix Goncourt 2009.

Elle a été élue dès le premier tour avec cinq voix contre deux pour Jean-Philippe Toussaint (La vérité sur Marie, Minuit) et une voix pour Delphine de Vigan (Les heures souterraines, JC Lattès).

Si lors de leur précédente réunion, les académiciens Goncourt votaient en coulisses à égalité entre Marie Ndiaye et Jean-Philippe Toussaint, c’est finalement la première, donnée favorite dès les premières listes, qui l’a largement emporté sur les huit votants, en l’absence de Michel Tournier et de Françoise Mallet-Joris.

“Cela s’est passé en deux minutes trente, c’est un peu rapide”, reconnaissait Bernard Pivot à l’issue du vote, frustré par l’absence de débat entre les jurés.

“Facilité déconcertante”, était de fait un commentaire fréquent entre les murs de Drouant, sauf sur les lèvres de Jorge Semprun, obstinément closes : Delphine de Vigan était sa candidate.

“Moi, je croyais que c’était le week-end de la Toussaint”, regrettait dans un mauvais jeu de mots Patrick Rambaud, fervent défenseur de l’auteur Minuit.

Mais Gallimard garde la main : six Goncourt en dix ans, pour la maison de la rue Sébastien-Bottin ou pour ses filiales (Mercure de France et POL), cela frise la routine.

De Minuit à Gallimard

Pour Minuit, en revanche, dont le dernier (et troisième) Goncourt date de 1999, c’est plutôt amer : outre ses deux auteurs finalistes que sont Laurent Mauvignier et Jean-Philippe Toussaint, la maison d’édition d’Irène Lindon est bien à l’origine du succès de Marie Ndiaye, découverte en 1985 par Jérôme Lindon avec un titre prémonitoire, Quant au riche avenir, puis couronnée une demi-douzaine d’ouvrages plus tard par le Femina en 2001 avec Rosie Carpe, avant de tomber dans l’escarcelle Gallimard en 2007 avec Mon cœur à l’étroit, dont les ventes n’excèdent pas 20 000 exemplaires : “Je n’avais rien lu d’elle avant celui-ci”, confesse d’ailleurs Didier Decoin, pourtant dithyrambique sur son style et sa maîtrise des mots, qui salue en même temps l’actualité de son propos : “Elle parle des problématiques d’aujourd’hui”.

Outre ses romans, Marie Ndiaye a en outre publié des pièces de théâtre – Papa doit manger (Minuit) figure au répertoire de la Comédie-Française – et des romans pour la jeunesse (L’Ecole des loisirs, Albin Michel).

Troisième sur notre liste des meilleures ventes, Trois femmes puissantes totalise à ce jour 120 000 exemplaires sortis et les éditions Gallimard ont immédiatement lancé la réimpression de 200 000 exemplaires supplémentaires.

“Je suis très contente pour le livre et pour l'éditeur. Je suis très contente d'être une femme qui reçoit le prix Goncourt”, a déclaré celle qui n’est que la dixième femme de lettres à l'obtenir en 103 ans, après Paule Constant en 1998.





Ndiaye, novelist, wins France's top literary prize


par A.P.
New-York Times, 02/11/2009



French-born writer Marie NDiaye won France's top literary prize Monday for ''Three Strong Women,'' her moving tale of the struggles of woman in Europe and Africa.

NDiaye has written a dozen books, from novels to short story collections and plays, and in 2001 she won the Femina award. She was born in 1967 in Pithiviers, south of Paris, to a French mother and a Senegalese father.

Her latest novel, ''Trois femmes puissantes,'' is the story of characters Norah, Fanta and Khadi's fight to ''preserve their dignity in the face of humiliations that life has inflicted,'' according to her publisher Gallimard.

Norah is a French lawyer with roots in West Africa; Fanta is a Senegalese woman living in France, while Khadi is a young Senegalese woman who tries to immigrate illegally to Europe.

''They are in very difficult situations,'' NDiaye said in an interview with Mediapart newspaper. ''(But) they have a hard inner core that is absolutely unbreakable.''

In accordance with tradition, the annual prize was announced at the Drouant restaurant in Paris, where the Goncourt jury meets each year to select the book it deems to be the best new work in French literature.

Although the prize comes only with a nominal purse, the 105-year-old Prix Goncourt guarantees literary acclaim and high sales for the winning author. Past recipients include Marcel Proust, Simone de Beauvoir and Marguerite Duras.

Last year, exiled Afghan writer Atiq Rahimi won the Goncourt prize for ''Syngue Sabour,'' a novel about the misery of a woman caring for a husband left brain-damaged by a war wound.





Pas de surprise chez Drouant. La victoire du jour, le Goncourt 2009 pour Marie NDiaye.


par Grégoire Leménager
NouvelObs.com, 02/11/2009



12h45 chez Drouant, et pas de surprise: Didier Decoin vient d'annoncer que le Goncourt 2009 allait à Marie NDiaye, récompensée pour «Trois femmes puissantes» (Gallimard)
Une nette victoire pour l'auteur de «Trois femmes puissantes», puisque le prix lui a été décerné au premier tour de scrutin, par cinq voix contre deux à Jean-Philippe Toussaint, et une à Delphine de Vigan. Dommage pour eux, dommage pour Laurent Mauvignier, qui aurait lui aussi fait un beau lauréat avec «Des hommes» (Minuit). Mais il fallait bien que quelqu'un sorte gagnant, et Gallimard sait y faire pour décrocher des prix Goncourt. Marie NDiaye n'a cependant rien usurpé, elle dont le roman, qui s'est déjà discrètement vendu à 140.000 exemplaires, dresse avec pudeur, intelligence et sensibilité, le portrait de trois femmes humiliées.
Un an après le succès d'Atiq Rahimi, ce n'est pas seulement une réponse à ceux qui considèrent qu'un grand débat sur l'identité nationale s'impose d'urgence ; c'est aussi une façon pour les jurés Goncourt de marquer quelques points sur ceux qui préfèrent récompenser d'illustres inconnus en manque de visibilité médiatique.





Les Goncourt surfent



Le Figaro littéraire par Mohammed Aïssaoui, 29/01/2009



L'académie Goncourt a rénové son site : plus informatif, il présente des entretiens vidéo.

Les membres du jury Goncourt savent vivre avec leur époque. Jusqu'ici le site du prix littéraire était mis à jour irrégulièrement, et, pour tout dire, un peu dépassé.

Sous l'impulsion de Marie Dabadie, ils en ont fait un outil dynamique. On y trouve plus d'informations (une longue revue de presse, historique, palmarès, liste des différents couverts, statuts, et, même quelques « textes acides, polémiques ou moqueurs » !). Intéressant, aussi, le calendrier des réunions de l'année. On apprend notamment que le déjeuner qui décidera de la première liste des lauréats potentiels du prix Goncourt 2009 se tiendra le 15 septembre (la proclamation finale aura lieu le 2 novembre). Fait nouveau : on peut y voir des vidéos, en ce moment un entretien avec Bernard Pivot. Il y en aura d'autres dans les mois qui suivent. La biographie et des photos des deux petits nouveaux du jury, Tahar Ben Jelloun et Patrick Rambaud, ont été mises en ligne et complètent le trombinoscope du jury. Autre innovation, l'académie Goncourt a simplifié ses « appellations » : finies les bourses du premier roman, de la nouvelle, de la biographie, de la poésie. On dira désormais prix Goncourt du premier roman, prix Goncourt de la nouvelle, etc.





Les Goncourt se posent en ligne


par Pierre Assouline
La République des Livres (blog), 22/01/2009



…non pas les frères Goncourt mais les membres du jury ! Depuis le temps qu’il fallait se reporter à des sources de seconde main éparpillées aun peu partout sur la Toile, la nécessité d’un vrai site dédié à l’Académie se faisait cruellement sentir. Marie Dabadie lui en a donc mitonné un aux petits oignons. Tout y est de ce qu’il faut savoir : listes, réglement, bibliographie etc. Il faudra tout de même vérifie er de temps en temps dans l’onglet “Revue de presse” , juste pour voir si les critiques les plus hostiles y figurent également. Après tout, ne font-ils pas autant que les louanges pour la réputation et la pérennité du prix ?





L'Académie des dix poursuit sa modernisation



Le Nouvel Observateur - Bibliobs.com, 20/01/2009



L'Académie Goncourt, dont le site a fait peau neuve, lance un nouveau prix littéraire: le Goncourt du Premier roman, qui sera décerné à Paris le 3 mars 2009. Ce prix n'est pas entièrement une nouveauté: c'est plutôt le «vocabulaire» Goncourt qui change. Fini les bourses, place aux prix, en toute saison.

Le Goncourt de la Poésie sera décerné au début de l'année à Paris chez Drouant; le Goncourt de la Nouvelle, au printemps à Strasbourg et le Goncourt de la Biographie, à l'automne à Nancy.

Pour le Goncourt du Premier roman, six titres ont été sélectionnés :

«La Maison», de Paul Andreu (Stock)
«Son absence», de Justine Augier (Stock
«Une éducation libertine», de Jean-Baptiste del Amo (Gallimard)
«La Meilleure Part des hommes», de Tristan Garcia (Gallimard)
«Les Récidivistes», de Laurent Nunez (Champ Vallon)
«Pas ce soir, je dîne avec mon père», de Marion Ruggieri, (Grasset)





Le Goncourt se modernise



Livres Hebdo, 19/01/2009



Le Goncourt lance le Goncourt du premier roman et rénove son site.
La bourse Goncourt disparaît du vocabulaire de l’Académie, qui juge plus approprié de parler désormais de prix, qu’elle couronne un recueil de nouvelles, de poésie, un livre pour la jeunesse ou encore, comme ce sera le cas le 3 mars prochain, un premier roman.

En vue du Goncourt du premier roman, donc, six titres ont été sélectionnés. On ne sera pas étonné d’y retrouver l’ouvrage de l’un des finalistes du prix Goncourt Jean-Baptiste del Amo :
- Paul Andreu, La maison, Stock
- Justine Augier, Son absence, Stock
- Jean-Baptiste Del Amo : Une éducation libertine (Gallimard)
- Tristan Garcia : La meilleure part des hommes (Gallimard)
- Laurent Nunez : Les récidivistes (Champ Vallon)
- Marion Ruggieri : Pas ce soir, je dîne avec mon père (Grasset)

Par ailleurs l’Académie mettra en ligne ce soir son nouveau site Internet (http://www.academie-goncourt.fr/). Totalement rénové par Marie Dabadie, secrétaire du prix qui l’avait créé il y a dix ans, le site devient interactif avec des rubriques, de nouveaux textes, un calendrier des prix et des vidéos. La première ce mardi 21 janvier dans la soirée, est consacrée au prix Goncourt 2008 Atiq Rahimi.





Prix Goncourt 2008 à Atiq Rahimi : Syngué Sabour, roman afghan et universel


par Tirthankar CHANDA
Walfadjri Sénégal, 13/12/2008



Quatrième ouvrage de l’auteur afghan Atiq Rahimi, Syngué sabour est un roman de résistance et de libération au féminin. Il a remporté le prix Goncourt 2008.
L’attribution du prix Goncourt à un écrivain français d’origine afghane a été un des grands moments de la rentrée littéraire française 2008. Elle a été interprétée comme la reconnaissance institutionnelle du phénomène de la littérature-monde qui est en train de redistribuer les cartes dans le champ littéraire de langue française. Une nouvelle génération d’écrivains, au sein de laquelle les auteurs français de souche cohabitent avec les auteurs issus de l’émigration, est arrivée sur le devant de la scène. Sous leurs coups de plume rageurs, le français a cessé d’être une langue purement hexagonale et s’est adapté aux nouveaux imaginaires venus de tous les coins du monde.

Paradoxalement, alors que la France politique et diplomatique est en perte de vitesse dans le monde, sa langue se mondialise et devient un vecteur d’une modernité nécessairement polyphonique et ‘déterritorialisée’. Les romans de l’Afghan Atiq Rahimi s’inscrivent dans cette mutation ‘copernicienne’ aujourd’hui à l’œuvre dans les lettres françaises.

Un enfant rendu sourd par les bombardements

Arrivé en France au début des années quatre-vingt fuyant son Afghanistan natal, Atiq Rahimi a déjà beaucoup écrit et tourné des documentaires (il est cinéaste de métier) avant de livrer, avec son quatrième roman Syngué sabour, distingué par le Goncourt, un huis-clos digne de la tragédie grecque. Les précédents romans de Rahimi étaient eux aussi imprégnés d’un sens singulier du tragique et de la poétique. Son premier roman Terre et cendres (P.O.L., 2000) racontait les traumatismes de la guerre vue par un enfant rendu sourd par les bombardements. Inquiet de ne plus rien entendre, le petit garçon demandait à son grand-père : ‘Les Russes sont-ils venus prendre les voix de tout le monde ? Que font-ils de toutes ces voix ?’

Comment s’étonner que la guerre soit omniprésente dans les récits de cet Afghan de 46 ans qui a dû fuir à pied, dans des circonstances dramatiques, la guerre civile et l’envahisseur soviétique ? Cette guerre qu’il a vécue dans sa chair, Rahimi en rend compte sur le mode de la fiction, mais aussi sur le mode autobiographique, comme dans son second roman Les mille maisons du rêve et de la terreur (P.O.L., 2002) mettent en scène sa propre fuite au Pakistan. ‘Face aux bottes d’un soldat, un rideau noir tombe sur mes yeux. Déjà la nuit ? Si vite !’, écrit-il.

Une femme veille son mari blessé pendant la guerre…

Syngué Sabour, le quatrième roman de Rahimi, est aussi le premier que l’auteur a écrit directement en français. L’histoire se déroule ‘quelque part en Afghanistan ou ailleurs’, écrit l’auteur dans les pages de garde de son roman. C’est dire l’universalité de cette fable qui a autant à voir avec la condition féminine en Afghanistan qu’avec le désir, l’incommunicabilité, la souffrance qui sont les ingrédients de la condition humaine sous quelques cieux que ce soit.

Le récit s’ouvre sur une chambre vide, aux murs austères. Une femme veille son mari blessé pendant la guerre. L’homme est plongé dans le coma. Il a les yeux fermés et ‘dans le creux de son bras droit, un cathéter perfuse un liquide incolore provenant d’une poche en plastique suspendue au mur’. C’est son seul lien avec la vie.

L’homme peut vraisemblablement aussi entendre sa femme prier pour son rétablissement. Mais celle-ci ne fait pas que prier. Elle laisse sa prière se transformer en colère : elle crie, elle accuse, elle apostrophe, elle explose. Après avoir été longtemps réduite à une existence végétative et anonyme derrière le tchâdri, elle décide de sortir de son mutisme pour dire ses ressentiments contre la société patriarcale, ses désirs, ses rêves et ses frustrations. Alors que dehors grondent les fusils et les canons, rappelant que la guerre civile poursuit implacablement son œuvre de dévastation.

Les propos de la jeune femme sont âpres, mais brefs. Avec une impressionnante économie de moyens, Rahimi dessine les lignes de fracture de sa société. Entre militaires et civils, entre forts et faibles, et, enfin, entre hommes et femmes. Aucun mot n’est de trop ici, aucun reproche gratuit. Les paroles sont fortes, tendues, soutenues par des métaphores empruntées à la légende. Comme celle de la pierre de patience. ‘Dans la mythologie persane, ‘syngué sabour’ est une pierre magique, raconte Atiq Rahimi. L’homme la pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères. Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate... Et ce jour-là on est délivré. ‘ On ne révèlera pas ici si, au terme de son parcours semé de paroles et de larmes, la jeune héroïne de Rahimi sera elle aussi délivrée. Contentons-nous de dire que le lecteur ne quitte pas ce livre indemne, transpercé lui aussi par les éclats de la pierre magique !

Syngué Sabour. Pierre de patience, par Atiq Rahimi. Editions P.O.L., 160 pp., 15 euros.





Quand les jurés font leur métier


par Jérôme Garcin
Le Nouvel Observateur, 11/12/2008



Septembre paraît déjà si loin. Il faisait encore beau. Les esprits s'échauffaient. La rentrée littéraire ressemblait à une bacchanale. Les amours brivistes de Christine Angot divisaient Paris. Amélie Nothomb, grimée en sorcière d'Halloween, buvait du champagne sur tous les plateaux de télé. Catherine Millet confessait, dans un beau texte, son ardente jalousie. Régis Jauffret pleurait une jeune suicidée. Il n'était bon bec, dans les journaux, que de Marie Nimier, Jean-Paul Dubois, Laurent Gaudé et l'on promettait les grands prix d'automne à Michel Le Bris, Olivier Rolin, Christophe Bataille, Catherine Cusset ou Jean-Paul Enthoven. Grasset, Gallimard et le Seuil seraient donc à la fête.

Trois mois plus tard, rien ne va plus, tout va bien. Les jurés, qu'on aime tant accuser de malversations et suspecter de délits d'initiés, ont décerné leurs lauriers à des écrivains dont les romans, souvent très gros (ceux de Mathias Enard, Jean-Marie Blas de Roblès, Serge Bramly), ne doivent rien aux modes; dont le public ne connaissait pas le visage; dont aucun pronostiqueur n'avait prévu le triomphe; et dont les éditeurs (Zulma, Jacqueline Chambon, POL, Actes Sud ou le Mercure de France) ne la ramènent guère. Ils ont honoré, en termes choisis, un Afghan, Atiq Rahimi, et un Guinéen, Tierno Monénembo. Ils ont distingué, à juste titre, un comédien de la maison de Molière(Denis Podalydès), un neuropsychiatre (Boris Cyrulnik) et une essayiste (Cécile Guilbert) à qui l'on doit le plus warholien des livres jamais consacrés à Andy Warhol.

Bref, ils ont si bien fait leur métier, les jurés, que le milieu en est resté bouche bée. La presse a d'ailleurs réservé beaucoup moins de place pour les féliciter qu'elle n'en a consacré, avant les délibérations, à les accabler de sarcasmes. C'est dommage. Car la distribution des prix 2008 est une vraie petite révolution française, où la littérature tient le rôle de l'insurgée. A Versailles, on s'inquiète.

J.G.





Atiq Rahimi Roman d'un exilé


par Annick Cojean
Le Monde, 07/12/2008



Atiq Rahimi Roman d'un exilé
Article paru dans l'édition du 07.12.08
Le lauréat du Goncourt 2008 a vivement réagi contre le projet d'expulsion des jeunes Afghans de Calais. L'obscurantisme et l'extrémisme qui guettent l'Afghanistan inquiètent l'écrivain, qui prit, en 1984, la route de l'exil

Il est, quelque part à Paris, un homme qui porte au plus profond de lui la douleur, les douceurs, les tumultes, la poésie et l'insondable mystère de l'âme afghane. Il a la voix soyeuse, le regard clair et tendre. Et son sourire splendide réchaufferait la pièce la plus glaciale. Sa barbiche grisonne, mais sa moustache et les cheveux qu'il porte sur la nuque et couvre d'un chapeau en feutre restent d'un noir ébène. Un foulard et un gilet afghans parfont son allure d'artiste ou de prince oriental. Sans doute est-il coquet. Qu'importe. Il ne prend pas la pose. Et quand il se raconte, avec une grande pudeur, il ne s'en tient qu'aux faits, taisant les sentiments, minimisant souffrances, épreuves, mérites ou bien succès.

Il use de métaphores, cite volontiers une fable ou le mot d'un poète, aime à se faire conteur. Mais là, cette fois, il ne peut plus se dérober, il lui faut assumer : et ce prix Goncourt 2008, obtenu pour son roman Syngué sabour, publié chez POL ; et cette étiquette d'Afghan que lui accolent tous les médias. C'est la première fois que le jury Goncourt prime un auteur de cette région du monde. Naturalisé français, certes. « Empaillé français », dit-il en souriant. Mais on est du pays de ses rêves. Et les siens sont afghans.

Alors, quand le lendemain de l'attribution du prix et du déluge de louanges officielles, il a pris connaissance du projet de « charter » franco-britannique pour expulser des Afghans arrêtés sans papiers dans la région de Calais et les renvoyer à Kaboul, via Bakou, il n'a pas hésité une seconde. L'ironie de la situation était trop criante. Le ministre français des affaires étrangères clamait, dans un communiqué, que « la France n'est jamais davantage elle-même que lorsqu'elle manifeste sa capacité à accueillir et à encourager des talents tels que celui d'Atiq Rahimi (...) réfugié en France en 1984 pour fuir la guerre dans son pays », alors même que celui de l'immigration s'apprêtait à rapatrier de force 54 jeunes Afghans !

L'écrivain a fait sobre. Huit lignes transmises par le Réseau éducation sans frontières à l'AFP. Sans colère ni diatribe. Juste des faits. « Les renvoyer dans leur pays, c'est les condamner à un avenir certain, c'est prendre le risque de les laisser aux mains des fondamentalistes qui détournent le désespoir de cette jeunesse à des fins religieuses extrémistes. » Et une offre constructive : « En offrant l'asile à ces jeunes, comme elle le fit pour moi en 1985, la France les aidera à poursuivre leurs études et à ne pas tomber dans l'abîme de l'ignorance. » Plusieurs associations de défense des droits de l'homme se sont parallèlement mobilisées. Les autorités françaises ont renoncé au projet d'expulsion.

« La sollicitation au sujet de ces Afghans m'a remis à ma place, dit Atiq Rahimi. Une gifle. Une gifle magnifique au lendemain du Goncourt. Une de ces coïncidences qu'André Breton qualifierait de «hasard objectif». Et un rappel utile : tu pourrais être avec ces garçons traqués dans la forêt. Alors garde l'humilité. Tu n'es rien. Bonheur, malheur, gloire, défaite... Les moments se succèdent, l'un n'est jamais très éloigné de l'autre... » Il sourit et raconte cette fable, relatée dans son troisième livre, Le Retour imaginaire, qui narrait son retour à Kaboul en 2002, après dix-huit ans d'exil.

« Il était une fois un roi. Un jour, il demanda à un artiste de sa cour de créer une oeuvre qui saurait le rendre joyeux s'il était triste, et triste s'il était joyeux. L'artiste créa une bague sur laquelle était gravé : «Tout finit par passer.» »

Cette phrase, se souvient-il, était inscrite sur un pare-brise de voiture lorsqu'il sortit de l'aéroport. Elle le fascina. « Je ne cessais de me demander : qu'est-ce qui peut bien pousser ce peuple à vivre, après tant de guerres, de destructions, d'humiliations, de douleurs ? Qu'est-ce qui peut inciter toutes ces femmes à fréquenter les salons de beauté et de mariage, après tant de viols, d'enfermement, d'aliénation ? La réponse était dans ce court poème : tout fi nit par passer. C'est d'un e force et d'une sagesse fulgurantes. La vie serait-elle aussi belle s'il n'y avait la perspective de la mort ? Les Afghans savent que non. Il faut être humble dans son bonheur comme dans sa souffrance. »

Il a connu les deux. C'est un exilé. Un homme qui, à 22 ans, a fui son pays bien-aimé. Neuf jours et neuf nuits de marche dans les montagnes glacées vers le Pakistan. Avec un dernier regard en arrière, dans un col, juste avant la frontière. « On ne distinguait plus la terre, simplement la trace de nos pas dans la neige. Et, devant nous, une étendue de blanc, comme une feuille de papier vierge. »

Que fuyait-il au juste ? L'oppression d'un régime prosoviétique asphyxiant, l'obligation d'un service militaire de quatre ans, un frère aîné communiste qui tentait de l'enrôler dans son camp... L'atmosphère du Pakistan ne l'apaisa pas davantage. Les islamistes y imposaient leurs moeurs, leurs règles, leur joug, sous lesquels, décidément, il ne pouvait imaginer vivre. Il déposa une demande d'asile politique à l'ambassade de France. Et débarqua à Paris. Réfugié « culturel », comme il aime à se définir. En évoquant un nouveau conte persan.

« Un homme, au milieu de la nuit, cherche ses clés sous un lampadaire. Un passant lui demande où il pense les avoir perdues. L'homme indique un endroit éloigné dans l'obscurité.

- Pourquoi ne les cherches-tu pas alors là-bas ?

- Parce que c'est ici qu'il y a de la lumière. »

C'est mon histoire, explique Rahimi. « L'Afghanistan sombrait dans la terreur et l'obscurantisme ; j'y perdais les clés de son identité ; c'était sous la lumière de l'Occident que je devais les chercher. » En étudiant, en écrivant, en filmant. Il a séjourné dans un centre d'accueil de réfugiés en Normandie, survécu avec une allocation dérisoire, pris de la distance avec la culture et la diaspora afghanes, et étudié d'arrache-pied. « Les communications avec Kaboul étaient rares, le courrie r censu ré ; mais chaque lettre à mon père me rappelait cet impératif : «N'oublie pas tes études ! Etudier est crucial.» » Il obtiendra un doctorat en sémiologie du cinéma à la Sorbonne, avant de se lancer dans le documentaire et l'écriture. Et d'explorer les racines de la tragédie afghane.

Il est né en 1962 à Kaboul dans une famille moderne et éduquée. Un grand-père avait été chef du protocole à la maison du roi ; des oncles étaient médecins et avaient voyagé ; l'un d'eux avait fait une thèse en France sur le Du contrat social, de Rousseau. Amateur de Victor Hugo - « il appelait tous les gens qu'il aimait Jean Valjean » -, le père d'Atiq, juge à la Cour suprême, avait auparavant été gouverneur du Panchir, où son épouse avait créé la première école pour filles.

Le jour où il découvrit que son jeune fils savait déjà lire, il chargea un ami de la famille, intellectuel réputé, de constituer pour les quatre enfants une bibliothèque idéale. Et Atiq se souviendra toujours de cette expédition magnifique dans la grande librairie de Kaboul où le précepteur dévalisa les rayonnages en achetant d'un coup des centaines d'ouvrages. Hugo, Balzac, Zola, Dickens, Steinbeck, Hemingway, Dostoïevski, Tolstoï... Et des dizaines d'auteurs et poètes persans.

En 1973, un coup d'Etat renverse le roi. Le père d'Atiq, monarchiste, est envoyé en prison pour trois ans, et le garçon intègre le fameux lycée français de Kaboul - Esteqlal -, embrassant avec joie la culture française. Littérature, idées, cinéma. Il délaisse les films indiens pour Melville, Chabrol, Sautet, Resnais... Un séjour en Inde, d'abord pour rejoindre ses parents en exil, puis pour voyager seul, lui donne le goût de la liberté. Le choc du retour est d'autant plus rude, en 1980, dans Kaboul occupé par les Soviétiques.

Le Centre culturel français qu'il fréquente est désormais considéré comme un centre d'espionnage, et le voilà suspect pour s'intéresser à Camus, auteur éminemment « bourgeois ». Les discussions avec son frère aîné engagé dans les Jeunesses communistes s'enveniment. Atiq ne supporte pas l'embrigadement, refuse l'idéologie marxiste. Face à la statue de Lénine dans la bibliothèque familiale, il affiche un dessin représentant Sartre usant d'un stylo comme d'un bazooka. Et il finit par fuir. Son frère, plus tard, sera tué. Les parents s'exileront aux Etats-Unis.

Depuis la chute des talibans, en 2001, Atiq Rahimi est souvent retourné en Afghanistan. Ses livres, ses films, avec une infinie délicatesse, n'ont de cesse d'en explorer les meurtrissures. Il supervise une série télévisée, anime des ateliers d'écriture pour de jeunes Afghans, filles et garçons, dont il aime la fureur de vivre. Et s'emporte contre les intellectuels, comme Tzvetan Todorov, qui appellent à un retrait des troupes étrangères d'Afghanistan. « Cette idée que la démocratie serait une notion occidentale et qu'il faudrait laisser ce pays, au nom du respect de sa vieille culture, s'enliser tout seul dans l'obscurantisme est insupportable. C'est du néoracisme intellectuel ! La démocratie est une valeur universelle. Et le départ de la France, pays des droits de l'homme, serait une désertion ! »

Rester, mais pour y faire quoi ? « Investir la culture, lutter contre l'ignorance qui arrange tant les talibans. Et s'attaquer enfin à la racine du mal. » Au Pakistan, dans ces zones tribales frontalières où les talibans s'arment et circulent librement. Et en Arabie saoudite, qui finance leurs mouvements.

Il ne veut pas en dire plus. « Je ne suis pas un stratège géopolitique. Juste un écrivain «engagé», ou «embarqué», comme dirait Camus. » Convaincu que le monde a tout à perdre en laissant tomber Kaboul. Et qu'un pays dont les taxis affichent « L'amour n'est pas un péché » n'est pas aussi désespérant qu'on l'écrit.

Annick Cojean





Prix littéraires : la fin d'un système ?


par Alain Beuve-Méry
Le Monde, 07/12/2008



Mais que s'est-il donc passé cette année ? Les jurés des prix littéraires seraient-ils devenus vertueux ? Il est peut-être trop tôt pour parler d'une révolution, mais un vent de changement a soufflé, cet automne, sur l'attribution des récompenses. Le système bien huilé grâce auquel chaque rentrée les prix reviennent dans leur majorité aux grands éditeurs parisiens n'a pas fonctionné. Aucun n'a décroché la timbale, sauf le Seuil, et encore, pas comme il le souhaitait. Ni Grasset ni Gallimard, pas plus qu'Albin Michel et Flammarion, généralement habitués à grappiller les miettes du festin.

« Le système s'est écroulé d'un coup », constate Raphaël Sorin, critique littéraire et éditeur. Parmi les quinze titres en compétition pour le prix Goncourt, Syngué sabour l'a emporté, alors qu'il ne figurait sur aucune des autres listes de prix, ce qui constitue un cas unique ou presque. Le Seuil a récupéré, de manière inespérée, le prix Renaudot grâce au roman Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, mais c'était pour Un chasseur de lions d'Olivier Rolin que la maison se battait. Gallimard, traditionnellement considéré comme influent au Femina, a laissé filer le prix, au profit de Stock, délaissant ainsi Pour vous de Dominique Mainard publié chez Joëlle Losfeld, une maison de son groupe. Enfin Jean-Paul Enthoven, donné gagnant à coup sûr au Médicis, puis à l'Interallié avec Ce que nous avons eu de meilleur, a essuyé deux échecs cinglants, alors que Grasset, son éditeur, était réputé avoir la main dans ces jurys.

Finalement, ce sont des outsiders qui ont été plébiscités : Atiq Rahimi, Jean-Louis Fournier, Tierno Monénembo, Jean-Marie Blas de Roblès, Serge Bramly et Marc Bressant ont respectivement reçu les prix Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Interallié et de l'Académie française. Eux et non les favoris qui avaient été mis en avant, dès fin août, par les éditeurs et par la presse : Christine Angot, Catherine Millet, Olivier Rolin, Catherine Cusset, Alice Ferney, Régis Jauffret, Tristan Garcia, Michel Le Bris, Jean-Paul Enthoven...

Ce n'est pas tant les grandes maisons qui sont sorties défaites de l'actuelle saison littéraire que les faiseurs de prix et les petits potentats logés au sein de ces établissements. A cet égard, la contre-performance de Grasset est remarquable : elle a soutenu dans la bataille des prix deux de ses éditeurs, Jean-Paul Enthoven et Christophe Bataille, ainsi que deux hommes du sérail, Michel Le Bris et Olivier Poivre d'Arvor, tous quatre présents jusqu'à la fin dans les listes. Or, in fine, ils ont échoué. Olivier Rolin, éditeur au Seuil et l'un des auteurs phares de sa maison pour la rentrée, a subi le même sort. Ces auteurs n'auront pas été les poules aux oeufs d'or espérées pour leurs maisons d'édition.

Car les prix littéraires présentent avant tout, pour les éditeurs et leurs auteurs, un intérêt économique. A cette aune, Gallimard dispose d'une longueur d'avance. Grâce à l'attribution du prix Nobel de littérature à Jean-Marie Le Clézio - remis officiellement le 10 décembre à Stockholm après un discours du récipiendaire le 7 décembre -, le premier éditeur français de littérature a déjà bénéficié d'excellentes retombées financières. Des centaines de milliers de livres de Le Clézio se sont ajoutés aux 6 millions de volumes (grand format et poche) vendus par Gallimard depuis 1971. De plus, la maison Gallimard étant majoritaire dans le capital des éditions POL, les dividendes du prix Goncourt ne lui seront pas étrangers.

Cette année encore, les prix auront un effet automatique sur les ventes. Où on va Papa ? de Jean-Louis Fournier (Stock) et Syngué sabour d'Atiq Rahimi (POL) occupent depuis qu'ils ont reçu, l'un le Femina, l'autre le Goncourt, les deux premières places des classements de vente. Cette tendance devrait (sauf accident) se poursuivre jusqu'à Noël. Un Goncourt donne l'assurance à son auteur et à son éditeur d'avoir au moins 200 000 ventes supplémentaires, un Femina, au moins 100 000. Dans le cas présent, les deux titres devraient atteindre les 500 000 exemplaires vendus, à l'orée de 2009.

UNE GRANDE DIVERSITÉ ÉDITORIALE

Autre singularité pour le cru 2008, la très grande diversité du paysage éditorial récompensé. Pour la première fois, des maisons comme POL ou Zulma ont été célébrées, mais aussi JC Lattès, qui a reçu le prix Interallié pour Le Premier Principe, le second principe de Serge Bramly, les éditrices Jacqueline Chambon ( Un garçon parfait, d'Alain-Claude Sulzer, Médicis étranger), Odile Jacob, mais aussi Bernard de Fallois. Par ailleurs, comme en 2006, on assiste à un nouveau coup de chapeau donné à une littérature écrite en français, mais par des auteurs venus du monde entier : le Guinéen Tierno Monénembo et le Franco-Afghan Atiq Rahimi.

Des mutations qui s'expliquent en partie par des changements de personnel et l'effacement progressif de quelques grandes figures du milieu littéraire. En janvier, François Nourissier, surnommé « le magicien », a quitté l'académie Goncourt, après trente et un ans de services. En 2007, c'est lui qui avait fait couronner Alabama Song, de Gilles Leroy, (Mercure de France). L'ancien président ne voulait pas d 'A l'abri de rien, d'Olivier Adam (éd. de l'Olivier) roman trop populaire à son goût. Une dernière victoire avant de tirer sa révérence. Aujourd'hui, la pratique des échanges de voix entre jurys semble s'être essoufflée. En novembre 2007, Olivier Nora, PDG de Grasset, et Denis Jeambar, PDG du Seuil, avaient officiellement protesté contre des fuites d'avant prix qui faisaient état d'un échange de voix entre les deux maisons qui aurait permis à l'une de récupérer le Renaudot pour Un roi sans lendemain, de Christophe Donner (Grasset), tandis que l'autre aurait reçu le Goncourt pour le livre d'Olivier Adam.

Les pressions exercées par les éditeurs ne sont plus aussi manifestes. « Pendant mes deux ans d'exercice de la présidence du jury Médicis, je n'ai pas eu un coup de fil d'Antoine Gallimard, à ce sujet », commente Anne Wiazemski. Aucun livre Gallimard n'a d'ailleurs reçu un des trois prix Médicis (français, étranger et essais) en 2007 et cette année. En revanche, en ayant recours à sa voix double de présidente, Anne Wiazemski a permis le triomphe de Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès, édité chez un tout petit éditeur, Zulma, face au livre de Jean-Paul Enthoven, publié par Grasset, maison naguère la plus aguerrie aux prix littéraires. La victoire de David contre Goliath.

Alain Beuve-Méry





Le grand flop des coups médiatiques


par Dominique Guiou
Le Figaro, 04/12/2008



La stratégie marketing des éditeurs a été mise à mal par les choix des lecteurs.

Il n'est plus permis de douter de cette affirmation qu'aiment à rappeler les saltimbanques : le public a toujours le dernier mot. On vient d'en avoir l'éclatante démonstration à l'occasion de cette rentrée littéraire. Au mois d'août, les éditeurs avaient mis en place leur stratégie et rien ne paraissait pouvoir enrayer la mécanique bien huilée de leur communication. Flammarion misait tout sur un mystérieux tandem d'écrivains, dont les noms seraient révélés au moment de la sortie du livre ; le Seuil mettait en avant, côté médiatique, Christine Angot, et côté littéraire, Olivier Rolin ; Grasset comptait obtenir un grand prix littéraire avec Michel Le Bris ; Gallimard visait le même but avec Régis Jauffret ou Marie Nimier ; Albin Michel espérait voir récompenser l'une de ses romancières, Alice Ferney, Eliette Abécassis ; quant à la maison Julliard, elle pouvait afficher des prétentions au Goncourt pour son auteur vedette, Yasmina Khadra . Las ! De ces rêves de ventes mirobolantes et de récompenses prestigieuses, il ne reste rien, ou presque, à l'heure des bilans.

Les jurys littéraires ont créé la surprise en couronnant des auteurs que personne n'attendait : Atiq Rahimi (Goncourt), Tierno Monénembo (Renaudot), Jean-Marie Blas de Roblès (Médicis), Jean-Louis Fournier (Femina), Serge Bramly (Interallié). Grasset, maison qui raflait il y a peu de temps encore son lot de grands prix, a fait chou blanc. Albin Michel n'est parvenu à imposer aucune de ses romancières. Seul Gallimard sauve la face, puisque P.O.L, éditeur du Goncourt 2008 est l'une de ses filiales. Et surtout, grâce au prix Nobel de littérature décerné à J.M.G. Le Clézio.

Côté chiffres, les éditeurs font aussi grise mine. Les livres lancés avec force effets d'annonce n'ont pas tenu leurs promesses. Loin s'en faut. Le tandem Houellebecq-Lévy n'a pas conquis les lecteurs malgré le plan média peaufiné par Flammarion. Idem pour Catherine Millet et Christine Angot. À l'heure des comptes, ces auteurs feront perdre de l'argent à leurs éditeurs respectifs, Flammarion et le Seuil. Les ventes de ces livres ne dépassent pas les 50 000 exemplaires. Un chiffre à faire pâlir d'envie la plupart des écrivains présents en cette rentrée littéraire mais qui, compte tenu des sommes engagées (tirages colossaux, à-valoir très élevés) se révèlent être des fiascos financiers.

Il y a quand même quelques gagnants. Le public a plébiscité Jean-Louis Fournier, dont On va où, papa ? (Stock) était un succès avant même d'être couronné par le Femina. Aujourd'hui, 150 000 exemplaires ont été vendus, et ce n'est pas fini. Même chiffre pour Amélie Nothomb, qui semble ne jamais décevoir ses lecteurs. Atiq Rahimi, le Prix Goncourt 2008, a devant lui un fort potentiel de hausse avec les fêtes de fin d'année. Il dépassera lui aussi les 100 000 exemplaires. Quant à Yasmina Khadra, Jean Echenoz et Laurent Gaudé, ils tireront leur épingle du jeu, sans pour autant atteindre de tels chiffres. Des valeurs sûres aux yeux d'un public qui, plus que jamais en ces temps de crise, a besoin d'être rassuré.





Le français est sorti de moi


par Lisbeth Koutchoumoff
LeTemps.ch, 21/11/2008



LITTERATURE. Dans une interview à paraître demain samedi, le Prix Goncourt 2008, Atiq Rahimi, se dévoile. Il évoque entre autres son amour pour l'Afghanistan, son pays natal, et sa passion pour la langue française.

Vendredi 21 novembre 2008 12:00
Lisbeth Koutchoumoff, LeTemps.ch

Atiq Rahimi, Prix Goncourt 2008. (Keystone)
Prix Goncourt 2008 pour «Syngué sabour», Atiq Rahimi est attablé dans un café où il a ses habitudes près de la place Denfert Rochereau à Paris. Les serveurs accourent pour le féliciter. Rires et tapes dans le dos.

«La langue maternelle, le persan pour moi, vous constitue intimement au point de porter en elle vos limites et vos tabous. Le français m'a offert un champ de liberté par rapport à moi-même et à mon histoire.» Né à Kaboul, Atiq Rahimi a trouvé refuge en France dans les années 80. «J'aime l'Afghanistan et je suis traumatisé par lui. Je suis dans la nostalgie permanente et heureux de pouvoir prendre de la distance aussi. De par son histoire, ce pays incarne la fragilité et la richesse de la condition humaine. Voilà ce qui m'inspire pour écrire. Je me rends régulièrement là-bas. Quand j'y suis, je n'écris rien. Je note, j'emmagasine.»

«Syngué sabour» veut dire pierre de patience en persan. Dans la mythologie persane, elle absorbe les malheurs qu'on lui confie à voix basse avant d'exploser et de libérer enfin les affligés. «Je viens d'un pays où la poésie est reine. On apprend à lire à l'école avec des poèmes. Elle nourrit chaque moment de la vie. C'est elle qui m'inspire cette quête de l'économie de mots. Arriver à transmettre l'émotion avec le moins de moyens possible...»





Atiq Ratimi : sa vie est aussi un roman


par Jérôme Béglé
Paris Match, 20/11/2008



Portrait. L’écrivain afghan exilé en France vient d’obtenir le prix Goncourt. Mais sa vie est encore plus romanesque que son livre.

Certains passent des années à chercher des histoires dignes d’être écrites. Atiq Rahimi n’a qu’à fouiller son passé. Sa vie vaut tous les romans du monde. Fils d’une institutrice et du gouverneur d’une province afghane, il étudie au lycée franco-afghan Istiqlal de Kaboul. Adolescent, il entend perpétuer cette vie de privilégié. L’invasion soviétique de 1979 bouleverse ses plans. Ruinée et déchue, sa famille est rejetée dans la clandestinité.

A 22 ans, Atiq fuit donc sa patrie. Pendant neuf jours et neuf nuits, avec 2 000 afghanis en poche – une misère – et un tapis que sa mère vient de lui donner, il traverse les montagnes qui séparent l’Afghanistan du Pakistan. Il trouve refuge à l’ambassade de France d’Islamabad. Plusieurs mois lui seront nécessaires pour obtenir le statut de réfugié politique dans l’Hexagone. « Réfugié culturel, précise-t-il. Tout simplement parce qu’en politique tout est justifiable. Mais si l’on se place au plan culturel, c’est là que l’on remarque le véritable aspect de la terreur. »

A Paris, il s’inscrit à la Sorbonne. C’est sur les bancs de la faculté qu’il apprend la mort de son frère, sympathisant communiste pendant la guerre civile. Six ans plus tard, il décroche un doctorat en audiovisuel et rêve de réaliser son premier film. Mais les financements sont difficiles à obtenir quand on débarque d’un pays coupable de bien des maux. Atiq se « venge » par l’écriture et publie en 2000 « Terre et cendres », roman où plane l’ombre de son frère. Succès d’estime et première télé : Frédéric Beigbeder l’invite dans « Des livres et moi », sur Paris Première.

Ses débuts dans la célébrité le mènent à Kaboul où, dix-huit ans après son départ, il est enfin autorisé à revenir. Car, entre-temps, Soviétiques et talibans ont perdu le pouvoir. Les damnés d’hier sont devenus des héros. Rahimi en profite pour tourner l’adaptation cinématographique de « Terre et cendres » produite par Bernard-Henri Lévy. Présenté en 2004 au Festival de Cannes dans la section Un certain regard, le film repartira avec une récompense. Jouissant désormais de la double nationalité, il veut jouer un rôle dans ce pays qui se reconstruit. Il s’y rend désormais quatre ou cinq fois par an pour diriger un atelier d’écriture et inventer quelques concepts d’émissions pour une chaîne de télé privée.

L’ex-paria du régime est donc devenu un notable invité partout. A la Toussaint 2005, il est convié à un festival de cinéma en Corée. Il y apprend la mort de Nadia Anjuman, poétesse afghane de 25 ans dont il connaissait les vers. Trois semaines plus tard, il se rend en Afghanistan afin de mener l’enquête. Dans un hôpital pénitentiaire, il retrouve l’époux meurtrier, qui gît sans connaissance après s’être injecté de l’essence dans les veines. « Il était là, allongé, muet. Je me suis dit : “Si j’étais une femme, je resterais près de lui juste pour tout lui cracher.” » C’est ainsi que naît l’idée de « Syngué sabour. Pierre de patience ». L’histoire : devant le corps inanimé de son mari dans le coma, une femme lui crie son amour et avoue son impuissance face à la bêtise humaine. Progressivement, son monologue fustige cet homme qui les laisse seules, ses filles et elle, critique son empressement à faire la guerre, dénonce les dérives d’un gouvernement va-t-en-guerre... Après trois livres rédigés en persan, Atiq Rahimi s’est mis au français. « Je voulais écrire un récit à l’os, avec peu de mots. Dès le début, j’ai su que j’utiliserais cette langue. » Une condition sine qua non pour figurer sur les listes des grands prix de l’automne.

A sa sortie, fin août, « Pierre de patience » est passé presque inaperçu. Autour de la table du Goncourt, Tahar Ben Jelloun s’enticha très vite de ce roman singulier de 150 pages. Didier Decoin puis Françoise Chandernagor le rejoignent. Jean-Marie Blas de Roblès couronné par le Médicis, les défenseurs de ce dernier rallient alors la cause de Rahimi et lui assurent une confortable majorité de 7 voix sur 10 au deuxième tour de scrutin. L’outsider offre ainsi aux éditions POL leur première récompense d’envergure. La maison à qui l’on doit « Truismes », de Marie Darrieussecq, mais aussi des romans de Camille Laurens, René Belletto, Emmanuel Carrère ou Valère Novarina, ne partait pas favorite. Une (trop) rapide analyse de la situation conduirait à écrire que les dix de chez Drouant sont sortis du fameux triangle Galligrasseuil qui s’arroge depuis trois décennies les prix littéraires. Sauf que POL appartient désormais à Gallimard. C’est donc la troisième année consécutive que la maison de la rue Sébastien-Bottin décroche la suprême récompense. Dans la République des lettres, plus ça change, moins ça change...





Le Goncourt à Atiq Rahimi : la bonne blague !


par Martine Laval
Telerama, 18/11/2008



Atiq Rahimi a le prix Goncourt. J’applaudis ! J’exulte ! J’embrasse tous les membres du jury Goncourt. Là, j’exabuse peut-être un peu. Exabuser, de exagérer et abuser, le tout bien mixé, ça le fait. Un nouveau mot bien costaud.
Atiq Rahimi a le prix Goncourt, donc une visibilité auprès des lecteurs, qui pour une fois, ne devront pas se méfier. Vous pouvez lire ce Singué sabour, Pierre de patience, (ed. POL), je vous le dis.
Vendredi, et ce matin encore, dans ce blog, je racontais ma défiance envers le Goncourt. Là, chapeau messieurs-dames du Goncourt, vous saluez une écriture, un univers, cette force toujours sidérante de la littérature à nous remuer et le cerveau et les tripes.
Audace ! Liberté ! J’écris vos noms, ici.

Une amie m’envoie illico un texto, trois mots : « Martine au Goncourt ! » La bonne blague ! C’est pour rire, rien que pour cela, et ça fait du bien.
Franchement, je ne sais pas ce qui leur arrive aux Goncourt. Ont-ils lu mes blogs ? Aurais-je ce pouvoir d’influencer leur choix au-delà des magouilles habituelles, qui d’années en années sont annoncées, dénoncées, se gonflent et se dégonflent comme par enchantement ? Ah ! Ah ! Ah ! Serions-nous en train de vivre une révolution ? Je galèje, hein, je ne peux pas ne pas le faire…

A vrai dire, c’est simple. Je suis heureuse pour ce roman, heureuse pour cet écrivain qui suit son bonhomme de chemin. Je suis satisfaite du travail accompli (le mien), contente de l’avoir lu entre mille, de l’avoir suivi, écrivain en devenir, d’avoir su et pu attirer votre attention, amis de la littérature.
Sus aux sournoiseries, aux postures tiédasses qui nous avilissent !
Maintenant, c’est à vous !

A tous (sauf les bandits, les grincheux & cie) je dis : bonheur !





Atiq Rahimi : “Je ne crains pas de dire la barbarie ou la décadence”


par Martine Laval
Télérama n° 3071, 18/11/2008



LE FIL LIVRES - Dans son dernier livre, rédigé directement en français, l’écrivain-cinéaste, prix Goncourt 2008, épouse la révolte d'une femme afghane. Modestement, Atiq Rahimi jette des ponts entre poésie et roman, Orient et Occident.

Atiq Rahimi - - Crédit photo : Léa Crespi pour Télérama

La bonne surprise ! L'écrivain afghan Atiq Rahimi décroche le Goncourt pour Syngué sabour, Pierre de patience, son premier livre écrit non pas dans sa langue maternelle, le persan, comme les trois précédents, mais dans sa langue d'exil - d'adoption -, le français. Syngué sabour raconte l'histoire d'une femme qui prie devant le corps blessé, inerte, de son mari, un guerrier de Dieu. Elle lui parle à voix basse, mais bientôt, la rage, la haine s'emparent d'elle. Elle dit les souffrances, la solitude, les meurtrissures de la guerre, de l'obscurantisme. Elle se rebelle, ose clamer ses besoins d'amour, ses désirs de sexe. L'écrivain, qui a aujourd'hui 46 ans, vit en France depuis 1985. Il puise dans ses deux cultures, la persane et l'occidentale, et fait de ce récit un requiem puissant, violent, bercé de lyrisme, d'innocence. Atiq Rahimi est aussi réalisateur. Il a adapté au cinéma son premier texte, Terre et cendres, et termine, en collaboration avec Jean-Claude Carrière, un scénario tiré d'un texte de l'écrivain, compositeur et philosophe indien Tagore. Le tournage aura lieu en mai. Il nous confie son étonnement, ses « mille et une questions », et, inépuisable conteur, nous dit d'autres histoires...

Cela fait quoi de décrocher le prix Goncourt ?
Mon premier réflexe est de m'interroger : pourquoi moi ? J'ai sans cesse mille et une questions en tête. Je n'ai pas peur d'écrire, mais je doute de moi. Quand Paul Otchakovsky-Laurens a accepté mon premier manuscrit, Terre et cendres, j'ai tenu à le rencontrer tout de suite pour lui poser cette question : pourquoi ? Il a répondu : « J'ai lu une personne qui croyait aux mots. » C'était en 2000, à cette époque personne ne s'intéressait à l'Afghanistan. Quand mon dernier roman, Syngué sabour, a été retenu sur la sélection Goncourt, encore une fois je me suis demandé : pourquoi ? J'ai été invité par le Goncourt des lycéens à rencontrer des jeunes. Je m'inquiétais : comment la jeunesse française va-t-elle lire ce livre ? J'ai été bluffé par leur maturité. Leurs questions étaient pertinentes, proches du texte. Comment me suis-je glissé dans la peau d'une femme ? Quelle est l'importance de la scène avec la mouche qui entre dans la bouche de l'homme à l'agonie ? Ils étaient magnifiques.

A peine le Goncourt en poche, vous avez fait une déclaration de soutien aux cinquante-quatre jeunes Afghans de Calais menacés d'expulsion. Vous dites : « Pour combattre l'obscurantisme, les armes à notre disposition sont multiples, mais la plus sûre et la plus efficace est l'éducation. En offrant l'asile à ces jeunes, comme elle l'a fait pour moi en 1985, la France les aidera à poursuivre leurs études et à ne pas tomber dans l'abîme de l'ignorance.»

J'ai reçu une gifle monumentale. Que devais-je faire ? Il y avait d'un côté ce bonheur autour du prix et, de l'autre, ce désastre. Même si la France m'a accueilli à mon arrivée en 1985, j'aurais pu être un de ces garçons. J'ai pris cela comme un signe m'engageant à rester humble. Borges fait le récit d'un oiseau qui vole en arrière parce que, s'il sait d'où il vient, il ne sait pas où il va. Il y a eu un jeu de miroir avec ces jeunes Afghans. Dans le Mahabharata, il est dit qu'un roi est chassé de sa terre. Il erre dans le désert. Assoiffé. Il trouve une source. Se jette pour boire. Une petite voix surgit de l'eau : avant de me boire, réponds à ma question. Si ta réponse est fausse, tu vas mourir en me buvant. L'eau demande : quelle est ta grande défaite ? Le roi répond : ma grande victoire. C'est magnifique, non ? Tout finit par passer. Même les prix !

Rester humble mais pas inactif ?
J'assume mon geste, j'assume aussi le politique au cœur de mon roman. Mais dire la guerre, l'obscurantisme, la violence, le désamour, est-ce seulement politique ? Je fais miens les mots d'Albert Camus : lorsqu'on écrit, on est embarqué, pas engagé. Je veux garder de la distance par rapport au succès, par rapport à l'actualité, ne pas être piégé. Eviter d'être récupéré. Lorsqu'on écrit, on se dévoile, on expose ses blessures et ses bonheurs intimes. Comment se protéger ? Ne pas devenir un instrument ? Rester soi-même ?

“Nous ne sauverons pas notre pays par les fusils.
La guerre dure depuis sept ans,
et la situation se dégrade. Au Pakistan,
les talibans circulent librement armés
jusqu'aux dents et c'est Kaboul qui est bombardé.”

Le “prix G.”, comme vous l'appelez, est une première pour votre maison d'édition...
Ce prix bouscule les grands éditeurs. Il ne récompense pas seulement un livre et son auteur mais une ligne éditoriale. P.O.L s'attache à suivre des auteurs et des œuvres. C'est réconfortant. Je n'ai aucune pression pour sortir un livre tous les ans. P.O.L s'adapte à mon rythme, une année j'écris, une autre je fais des photos, un film. Je travaille à Kaboul un mois sur deux pour la télévision Tolo TV. Je suis une espèce de directeur artistique. Je travaille également avec une société de production de films publicitaires et institutionnels. J'anime un atelier d'écriture de scénario, un autre de réalisation télé avec de jeunes Afghans, filles et garçons. Nous avons lancé le premier soap opera afghan, nous en sommes à la troisième saison. Sous couvert d'une intrigue amoureuse avec des scènes comiques, il s'agit d'une métaphore de l'histoire de l'Afghanistan, ses conflits, ses guerres, les menaces, les corruptions qui font notre quotidien. La réalisatrice est une jeune fille de 25 ans, formidable. Il y a même une Star ac ! Sixième saison ! Je prends un plaisir fou à regarder un jeune type qui prend un instrument de musique au lieu de brandir un fusil. Cela me rend heureux, même si c'est kitsch ! La télévision afghane a aussi inventé une compétition d'histoires drôles. Les Afghans adorent raconter des histoires, être crus, grossiers. Ils s'emparent de cette émission pour se moquer du président Karzai, critiquer les religieux extrémistes, les terroristes, les trafiquants de drogue, les militaires.

Nous ne sauverons pas notre pays par les fusils. La guerre dure depuis sept ans, et la situation se dégrade. Au Pakistan, les talibans circulent librement armés jusqu'aux dents et c'est Kaboul qui est bombardé. Je ne suis ni stratège, ni politicien, mais je pense qu'il faut prendre le mal à la racine, se poser la bonne question : quel est l'enjeu géopolitique de cette guerre ? que cherchent les Etats-Unis ?

“Obama n'est qu'une image ou un mirage.
Il faudrait que les Etats-Unis fassent
leur autocritique. (…) L'élection d'Obama est
cependant un signe. Les Américains
ne sont pas tous des crétins.”

Obama président des Etats-Unis, c'est un espoir ?
Obama n'est qu'une image ou un mirage. Il faudrait que les Etats-Unis fassent leur autocritique. Qu'ils réfléchissent à la crise financière actuelle, qu'ils remettent en cause les deux mandats catastrophiques de George W. Bush, l'histoire même de leur pays. L'élection d'Obama est cependant un signe. Les Américains ne sont pas tous des crétins. Mais il ne faut pas être naïf : Bush laisse un passif considérable, des dégâts impossibles à réparer. Il y aura de la déception. Nous verrons. Si l'Histoire a choisi Obama, à lui de changer l'Histoire.

On en revient à l'Histoire, à laquelle on ne peut échapper ?
Nous vivons une époque particulière dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes confrontés à un changement radical sans le comprendre, sans pouvoir imaginer dans quel sens il va. Je relis saint Augustin. Avec quel détachement, quelle sagesse il analyse la chute de l'Empire romain ! Il dit : ce n'est pas la fin du monde, mais la fin d'un monde. Le 11 Septembre n'est pas la fin du monde, mais la fin d'un monde. Nous devons nous préparer à un autre monde, qui reste largement à inventer. Chacun doit apporter sa part, même minime. Si le monde ne va pas bien, l'Afghanistan ne peut pas aller bien.

“Ma langue maternelle, le persan, m'impose
des tabous, des interdits. La langue maternelle
dit l'intime, mais c'est aussi la langue
de l'autocensure. Adopter une autre langue,
le français, c'est choisir la liberté.”

Vous commencez votre roman par cette phrase : « Quelque part en Afghanistan ou ailleurs », et vous le dédiez à la mémoire de la poétesse Nadia Anjuman. Qui était-elle ?
Nadia Anjuman est morte à 25 ans, assassinée par son mari. C'était en 2005. Elle organisait un colloque sur la poésie auquel j'étais invité. La manifestation a été annulée. Je demande : morte de quoi ? On me répond : affaires familiales. J'ai contacté la famille de Nadia. Refus de me rencontrer. En prison, le mari s'est injecté de l'essence dans les veines. Je suis allé le voir à l'hôpital, il gisait, inerte. C'était un homme très sympathique, éduqué, un professeur, pas un taliban. Je ne connaissais rien de la vie de ce jeune couple, mais je me suis demandé ce qui peut pousser un homme emporté par la jalousie et mille et une autres choses à utiliser sa force physique et son autorité pour battre à mort son épouse, son amour, la mère de ses enfants ? Que se passe-t-il dans sa tête ? Chose étrange, je n'ai pas pu me glisser dans la peau de ce type, pas pu me glisser dans la peau de cette femme, c'est elle qui est venue en moi. Pour que je parle d'elle, de ses blessures. Je désirais que mon narrateur ait le regard hébété, qu'il soit paralytique comme le mari. Il ne fait pas de psychologie, il n'analyse pas, il enregistre ce qu'il voit, ce qu'il entend. Il parle d'elle, au plus près. Ensuite, cela devient un parti pris littéraire. « Tout m'a attaquée », comme disait Duras.

Cette femme est donc venue vers vous en portant la langue française ?
Ma langue maternelle, le persan, m'impose des tabous, des interdits. La langue maternelle dit l'intime, c'est elle qui nous apprend la vie, l'amour, la souffrance, elle qui nous ouvre au monde. C'est aussi la langue de l'autocensure. Ne serait-ce que le mot « maternel » : il crée trop de liens. Adopter une autre langue, le français, c'est choisir la liberté. On ne se marie pas avec sa mère ! Avec le français, j'étais libéré de tonnes de contraintes affectives. Jusqu'en 2002, quand je suis retourné dans mon pays après dix-huit ans d'exil, j'étais incapable d'écrire en français. Je retrouve donc mon pays, ma culture, ma langue, et là, mystère, je ne pouvais plus écrire en persan. C'est bizarre, mais c'est comme cela. Il faudrait que j'invente une autre histoire pour comprendre ce qui s'est passé !

Avez-vous eu peur de votre écriture, de sa violence sourde ?
Non. Je ne crains pas de dire la barbarie ou la décadence. Dans la tradition orale ou en poésie, les Afghans n'ont pas peur du langage cru. Un poète afghan a écrit : « Pose ta bouche sur la mienne, mais laisse ma langue te parler de l'amour. » Je suis pudique, mon texte l'est également. Je ne parle pas de sexe par provocation ni parce que ce serait dans l'air du temps. C'est en moi. En persan, le même mot signifie « corps » et « âme ». L'arrivée de l'islam – et de la langue arabe – a imposé une séparation des deux termes. Pendant le travail d'écriture, je relisais Artaud : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu'au corps. » Cette phrase peut se lire en persan de deux façons distinctes, ou mystique ou érotique. Il n'y a pas de dichotomie entre corps et âme. C'est magnifique. Une amie, après avoir lu mon manuscrit, a eu ces mots : j'ai l'impression d'avoir été violée. Là, j'ai eu peur. Pourquoi ai-je eu accès à toute cette intimité, à toute cette violence ? Je n'ai pas de réponse. Pour en trouver, il faudrait que j'invente encore une autre histoire...

“Je prends à l'Occident son genre littéraire, le roman
- raconter une histoire sans métaphores.
Je prends à l'Orient ses rites, son imagerie et sa poésie.
Et je fais la symbiose de tout cela.”

Est-ce un de vos partis pris littéraires : glisser des contes, sortes de métaphores qui s'infiltrent dans le récit et, finalement, ramènent à l'histoire ?
C'est ma culture, indienne, persane, ancrée dans la poésie. Dans la tradition littéraire afghane, le récit n'a ni morale, ni fin. Le narrateur répond ou enchaîne par une autre histoire. Je fais cela d'instinct. Je prends à l'Occident son genre littéraire, le roman - raconter une histoire sans métaphores. Je prends également à l'Orient ses rites, son imagerie et sa poésie. Et je fais la symbiose de tout cela. J'ai appris auprès des poètes français, Rimbaud, Baudelaire, et de Marguerite Duras à me libérer de tout. Une page devient un paragraphe, un paragraphe une phrase, une phrase un mot ! A chacun de mes livres, je cherche une musique. J'ai travaillé l'écriture de Syngué sabour bercé par un lied de Schubert intitulé « Le double », dans Le Chant du cygne. Les phrases musicales sont courtes, les sons graves, les silences puissants. J'y ai entendu comme des pas, comme une personne qui s'approcherait de mon personnage...

Syngué sabour sera-t-il traduit en persan ? Les Afghans pourront-ils le lire ?
Je l'espère. Mais je ne pourrais le traduire en persan. Je récrirais une autre histoire, un autre roman. Terre et cendres a été publié en Iran, le livre circule... La tradition littéraire et philosophique persane tend vers l'amour. Aujourd'hui, en Afghanistan, l'obscurantisme religieux et politique nous oblige à craindre l'autre, à ne faire confiance qu'à Dieu. Je ne peux pas me réconcilier avec ces barbares. Je ne peux pas les réveiller. J'aimerais simplement perturber leur sommeil.





La littérature est écrite pour les vaincus


par Joseph MACE-SCARON
Marianne, 15/11/2008



Comme Romain Gary expliquait, autrefois, en plaisantant qu'il était le Russe le plus célèbre de la langue française, Atiq Rahimi peut, à bon droit, se considérer comme l'Afghan le plus inspiré de la langue de Molière. Pourquoi bouder son plaisir? En lui décernant le Goncourt pour son dernier roman, Syngué sabour, le jury a démontré qu'il pouvait couronner un détonant voyageur. Il a aussi indirectement répondu, tout comme les membres du Renaudot Avec le splendide Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Seuil. Syngué sabour. Pierre de patience, d'Atiq Rahimi, POL, 154 p., 15 Euros., à ces éditorialistes qui glosent sur le déclin irréversible de la culture française. Hors les murs, le français se porte mieux que dans la cour du Quai Conti. Pour dire vrai, le français se porte mieux partout ou il ecnappe a nos traîne-pantoufles en habit vert.

Une femme égrène son chapelet et veille son époux agonisant. Nous sommes en Afghanistan mais nous pourrions être ailleurs. Elle change la poche de perfusion, règle l'intervalle entre les gouttes et s'assoit près de son homme. Elle lui en veut de l'avoir sacrifiée aux lois du sang. Elle lui en veut d'être un héros tombé à la suite d'une rixe obscure entre coqs d'une même faction. Et pourtant, elle le soigne avec dévotion. Unité de lieu. Deux personnages face à face que ne troubleront pas des apparitions. Ce roman au charme si singulier est une pièce de théâtre.

Tandis que les combattants pillent et violent alentour, la temme commence a parier, au aeDut, eue aeviae sa litanie comme elle égrène son chapelet. Puis, persuadée que son mari agonisant l'entend, elle va entreprendre une véritable confession. Confession qui la libère de l'oppression familiale, sociale, conjugale, religieuse jusqu'à livrer le plus terrible des secrets.

Cette voix qui émerge de sa gorge, c'est une voix enfouie depuis des milliers d'années, et qui se dédouble, se multiplie à l'infini jusqu'à devenir le récit de tous ces corps malmenés, brisés, humiliés. L'histoire est écrite par les vainqueurs. La littérature est au service des vaincus. Ces voix sont celles du choeur antique. Ce sont celles qui, déjà, dialoguaient avec Electre. Sauf que, cette fois, Electre est un combattant qui a l'apparence d'un légume. Progressivement, cet interlocuteur si présent et si passif à la fois devient une syngué sabour, ce qui, en persan, désigne une pierre noire magique qui accueille la détresse du monde jusqu'au moment où elle éclate pour avoir recueilli en son sein trop de malheur.

Réfugié politique, Atiq Rahimi aime souligner que son premier livre acheté fut l'Amant de Marguerite Duras. Et il est vrai que son écriture sèche qui laisse une large place à l'imaginaire donne à certaines de ses pages une tonalité très «durassienne». Les mots de son héroïne sont à rechercher dans les blancs entre les mots. Des mots simples qui ont un magnétisme, une force qui, après avoir traversé l'esprit, laisse une trace brûlante. Son écriture est une preuve de vie et non un exercice. Atiq Rahimi se saisit avec tant de délicatesse de la souffrance humaine qu'il nous donne l'impression de cueillir une fleur de cristal.

Roman, conte, légende? Ce texte n'est pas sans évoquer le Prophète de Khalil Gibran, mais c'est une prophétie dépourvue e toute théodicée. «Deus absconditus»: le nom d'Allah a beau être évoque, loue, scande, révéré, il demeure aussi immobile qu'une pierre ou que le mari. Patient et paralytique: telle est l'image de ce divin qui ressemble à ces divinités des origines, ivres d'offrandes et de sacrifices.

Avec Syngué sabour, on comprend mieux la passion de l'auteur pour Sayd Bahodine Majrouh, le plus grand poète afghan, assassiné il y a vingt ans par les talibans. Cette référence fera grincer bien des dents. Déjà des pisse-vinaigre ironisent sur ce prix Goncourt qui a le mauvais goût de rappeler aux petits mufles réalistes que la guerre qui ravage son pays n'est pas celle des Alliés contre les Afghans mais une guerre des Lumières contre les ténèbres - ou plus exactement de l'ordre civilisé contre la barbarie. Une guerre, donc, déclarée à un fléau mondial, le fondamentalisme, qui n'est pas le propre de l'islam, qui n'est peut-être même pas de nature fondamentalement religieuse, mais dont le vertige se fait ressentir dans chaque aire culturelle. Et c'est bien en tant que citoyen français d'origine afghane qu'Atiq Rahimi nous enjoint de ne pas oublier que notre pays fut, jadis, celui des droits de l'homme. Il nous rappelle qu'il y a plus de quarante ans les femmes afghanes avaient le droit de vote et que les habits de fer qui les enserrent, les étouffent ne sont pas plus des attributs de la culture afghane que de la culture occidentale. Ici aussi, le relativisme culturel est une monstruosité. Il nous rappelle enfin que son peuple a payé pour la guerre froide: l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique a fait plus de 1 million de morts.

Un dernier mot sur le choix d'honorer à travers Atiq Rahimi les éditions P.O.L. La fonction de passeur existe encore dans le domaine littéraire, Paul Otchakovsky-Laurens en est la preuve vivante





Atiq Rahimi - Le passeur pachtoun


par François Dufay
L'express, 13/11/2008



En couronnant son roman Syngué sabour, les jurés Goncourt ont distingué un auteur à la personnalité charismatique, qui réconcilie Orient et Occident. Ce fils d'aristocrate afghan devenu écrivain français raconte à L'Express son parcours mouvementé.

Le regard gris malicieux derrière des lunettes rectangulaires, Atiq Rahimi préfère en rire. Invité la veille de notre rencontre sur un plateau de télévision, il a écouté, sidéré, des intellectuels français lui faire la leçon sur son propre pays, l'Afghanistan, et réclamer un retrait des forces de l'Otan, au prétexte que l'Occident n'a pas à imposer ses valeurs au reste du monde. «Comme si la démocratie, sourit le Prix Goncourt 2008, coiffé de son éternel panama et vêtu d'un costume de dandy, était l'exclusivité de l'Occident.»

Ce n'est pas le cas?
A ce compte-là, il faudrait à l'inverse extirper d'Europe tout ce qui y a été importé d'Orient, à commencer par l'écriture, les mathématiques ou le christianisme! Manifestement, ces gens n'ont pas entendu parler d'Alexandre le Grand, de l'art gréco-bouddhique né de son passage en Afghanistan. Mon propre père, lui, a vécu dans la ville de Banyan, dont les célèbres bouddhas ont été détruits par les taliban.

Vous en êtes originaire?
Non, je suis né à Kaboul, en 1962. Ou, si vous voulez, en 1340, selon le calendrier solaire persan, synthèse des religions musulmane et zoroastrienne. Gouverneur de la vallée du Panchir, mon père, peu après ma naissance, est devenu juge d'instruction à Kaboul. En 1973, un coup d'Etat a envoyé ce monarchiste convaincu en prison, d'où il est sorti au bout de deux ans et demi. Je l'ai rejoint dans son exil en Inde. Je suis rentré au pays en mars 1979. J'ai repris mes études au Lycée franco-afghan. Puis, à l'université, j'ai étudié votre littérature.

D'où vient ce goût de la France?
A 14 ans, j'avais découvert Les Misérables en traduction persane. J'étais fasciné par Jean Valjean, par ces 40 pages consacrées aux égouts de Paris! Au Centre culturel français de Kaboul, j'avais découvert la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard, Hiroshima mon amour, et les films de Claude Sautet, dont j'aimais le sens de l'humain.

La culture française était accessible dans l'Afghanistan communiste?
Oui, même si la terreur et la censure régnaient. A la fac, un exposé sur Camus m'a valu d'être convoqué par le comité de jeunesse: «Il est interdit de parler des intellectuels bourgeois», m'a-t-on signifié. [Rires.] Comme, après l'université, on devait faire quatre ans de service militaire, j'ai choisi l'exil. Après neuf jours et neuf nuits de marche, avec 2 000 afghanis en poche et un tapis sur l'épaule, je suis arrivé au Pakistan. Il y régnait une ambiance très lourde dans les milieux de la résistance. Les services secrets pakistanais recrutaient les gens en fonction de leurs convictions religieuses, les Afghanes exilées devaient porter le voile. Je ne voyais pas ma place là-dedans.

Et le commandant Massoud?
A cette époque, Massoud était islamiste, il faisait le djihad et marchait avec Gulbuddin Hekmatyar.

Qu'avez-vous fait alors?
J'ai demandé l'asile politique auprès de l'ambassade de France à Islamabad. Quarante jours plus tard, je débarquais à Roissy. C'était en 1985. Bizarrement, arrivé ici, même si mon français était livresque, je ne me suis pas senti étranger.

Pourquoi cette familiarité?
Imaginez que, dès les années 1960, les femmes avaient le droit de vote en Afghanistan. J'ai des photos de mes soeurs et cousines en minijupe! La monarchie est devenue constitutionnelle en 1964. C'est un nouveau racisme de considérer que la démocratie n'est que dans les gènes des Occidentaux.

En France, de quoi viviez-vous?
J'ai été hébergé dans un centre d'accueil pour réfugiés, dans l'Eure. Je me souviens de mon premier salaire, une allocation de 1 200 francs, et du premier livre que j'ai acheté, L'Amant, de Marguerite Duras. J'ai étudié à Rouen, puis à la Sorbonne nouvelle, où j'ai passé un doctorat en sémiologie du cinéma. Je me suis lancé dans le documentaire, j'en ai réalisé sept - sur l'absinthe, les artistes de rue...

En 1996, les taliban sont arrivés au pouvoir. Le silence du monde face à cette catastrophe m'a choqué. Je me suis posé des questions: est-ce que j'appartenais à ce peuple ou non? Pourquoi passe-t-il ainsi d'une guerre à l'autre? J'ai compris qu'après le départ des Russes nous n'avions pas fait notre deuil, exactement comme ma famille n'avait pas fait celui de mon frère aîné, tué du côté communiste, en 1991. Chez nous, au lieu de faire son deuil, on se lance dans la vengeance. D'où cette guerre de 1992-1996 entre factions, dont ont profité les taliban. Mon premier livre, Terre et cendres, a été écrit à cette époque, en persan. Son thème? Un vieil homme annonce à son fils qu'au village tous sont morts sous les bombes.

Quand êtes-vous retourné en Afghanistan?
En 2002, afin de réaliser un film pour Arte. Alors qu'à mon arrivée en France je m'étais senti chez moi, pendant trois jours je ne suis pas parvenu à reconnaître mon pays. Je ne croyais pas à la réalité de cette ville détruite, à cette misère, cette violence. J'ai fait un livre de photos qui raconte ces retrouvailles. En 2004, le long-métrage que j'ai tiré de Terre et cendres a été primé au Festival de Cannes.

Retournez-vous en Afghanistan?
Oui, un mois sur deux. Je soutiens une chaîne de télévision indépendante, comme consultant et formateur. J'ai lancé un sitcom, intitulé Le Secret de cette maison, dont la deuxième saison est en cours. Tout se passe autour d'une demeure dont le propriétaire a fui aux Etats-Unis, comme 1 million d'Afghans. Il revient récupérer cette demeure, qui, entre-temps, a été réquisitionnée par les communistes, puis par les taliban. C'est un prétexte pour prôner la liberté, dénoncer la corruption. La réalisatrice du feuilleton a 25 ans. C'est une sorte de Dallas à l'afghane, avec en plus une histoire d'amour...

Les Américains doivent-ils rester en Afghanistan?
Ils ont commis des erreurs, voire des horreurs, en Afghanistan comme en Irak. Les Allemands, les Français et les Turcs sont les seuls à être crédibles auprès de la population. Même si on peut se poser des questions sur la stratégie de la force internationale, elle doit rester. Vous savez, les journalistes ont tendance à parler à la place des Afghans, alors qu'ils ne sortent pas de leurs guest houses et passent par des traducteurs.

Que dites-vous aux familles des dix soldats français tombés là-bas en septembre?
En tant que citoyen français d'origine afghane qui a connu la souffrance de perdre un proche, je partage la leur. Mais cette guerre n'est pas la guerre des Français contre les Afghans, c'est une guerre contre un fléau mondial, le fondamentalisme. On ne peut pas se présenter comme le pays des droits de l'homme et en même temps ne rien faire contre l'intolérance. On oublie le prix que les Afghans ont payé pour la guerre froide: la guerre afghano-soviétique a fait 1 million de morts.

Votre livre Syngué sabour, qui décrit la douleur et la révolte d'une femme au chevet de son mari blessé, se passe «quelque part en Afghanistan ou ailleurs». Pourquoi l'avez-vous écrit en français?
Si j'avais écrit ce livre en persan, j'aurais adopté un langage pudique et pratiqué l'autocensure. Ecrire en français me permet d'entrer vraiment à l'intérieur des personnages, de parler du corps. Ecrire dans une autre langue est un plaisir. C'est un peu comme faire l'amour...





Lauriers sans frontières


par Alain Nicolas
L'Humanité, 12/11/2008



Prix . Goncourt et Renaudot couronnent des auteurs étrangers s’exprimant en français.

Se sont-ils donné le mot ? C’est évidemment la question qui agitait le microcosme littéraire à la proclamation, lundi, des lauréats des deux grands prix jumeaux de novembre, le Franco-Afghan Atiq Rahimi et le Guinéen Tierno Monenembo. Certains franchissaient carrément le pas, évoquant une tardive bouffée d’Obamania littéraire française. C’est aller un peu vite. C’est oublier que depuis Yambo Ouologuem et le Devoir de violence en 1968, le Renaudot avait déjà distingué deux autres écrivains africains, Ahmadou Kourouma pour Allah n’est pas obligé, en 2000, et Alain Mabanckou pour Mémoires de porc-épic, tous trois édités par le Seuil, comme le Roi de Kahel, paru lors de cette rentrée. Moins centrée sur l’Afrique francophone, l’Académie Goncourt avait reconnu le Libanais Amin Maalouf ou le Marocain Tahar Ben Jelloun, et on peut même faire remonter jusqu’au Batouala du Guyanais René Maran, un des précurseurs de la « négritude », en 1921. C’est oublier surtout que les deux écrivains primés sont autre chose que de simples supports de choix « politiquement corrects », et que la littérature, on a scrupule à le rappeler, ne se réduit pas à une question d’identité, de minorité ou de quota.

Syngué Sabour, le roman d’Atiq Rahimi, avait déjà reçu des lecteurs, cet automne, un accueil plus que favorable, confirmant les espoirs qu’avait fait naître Terre et cendres, son premier roman, en 2000. Dans une maison « quelque part en Afghanistan ou ailleurs », une femme veille son mari dans le coma. C’est un combattant. Il a reçu une balle dans la tête. Rien de glorieux : une stupide bagarre, au sein de son propre camp, a dégénéré. Quand elle ne s’occupe pas de nourrir ses enfants ou de perfuser le blessé, elle répète, inlassablement, les quatre-vingt dix-neuf noms de Dieu, en égrenant son chapelet, comme le mollah le lui a prescrit. Peu à peu, un autre discours se fraie un chemin, sous les prières. C’est celui de sa condition de femme, de ses espoirs déçus, de l’absurdité de la guerre, des contraintes absurdes de la coutume et de la religion. « Syngué sabour », c’est la « pierre de patience » des légendes persanes, à qui l’on confie ses secrets, jusqu’à ce que, saturée de malheur, elle éclate, comme une délivrance. « Je parle des femmes afghanes comme de toutes les femmes du monde. Je ne fais pas de distinction entre la femme afghane brimée sous sa burka et les autres femmes du monde. Les femmes afghanes, comme les femmes du monde entier, ont des désirs, des rêves et des espoirs, avec leurs forces et aussi leurs faiblesses », a déclaré Atiq Rahimi, qui a dédié son roman à une poétesse afghane assassinée par son mari.

Tierno Monenembo avait déjà, en 2004, donné avec Peuls un grand roman épique et picaresque, remarqué par la critique et le public. Au Salon du livre consacré à la francophonie, en 2006, ce docteur en biochimie de soixante et un ans avait impressionné par la lucidité dont il faisait preuve, aussi bien sur son propre travail (neuf romans, une pièce de théâtre et un essai) que sur les relations entre la littérature africaine et la langue française. Peuls était le roman des origines et de l’apogée du grand peuple nomade de l’Afrique de l’Ouest. Le Roi de Kahel se situe au moment de sa rencontre avec un Occident qui n’est pas encore le colonisateur. Aventurier, explorateur, Olivier de Sanderval, loin de toute logique géopolitique, veut se tailler un royaume dans l’arrière-pays, en gagnant la confiance du roi peul de Kahel. Les contradictions entre l’idéalisme et l’utopie de la justice du visionnaire et la stratégie glacée des grandes puissances sont au centre de ce roman classique et passionnant. « La littérature est tout ce qui nous reste, la réalité africaine est morte, il ne nous reste que l’imaginaire, et c’est très important que cet imaginaire soit pris en compte sur le plan international », a-t-il déclaré de Cuba, où il séjourne en mission.

Pour autant, l’intérêt des ouvrages distingués ne saurait nous faire oublier les livres intéressants et novateurs, dont certains ont été un moment en compétition, et dont la consécration aurait demandé un peu plus d’audace. On pense au Chasseur de lions, d’Olivier Rolin, roman très réussi semblant n’avoir eu pour tort que d’intéresser trop de jurys, et qui passe inexplicablement à la trappe. On pense à la Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal, qui a fugacement attiré l’attention des jurées du Femina, et dont l’énergie, l’engagement dans le récit auraient mérité mieux. Et que dire de Zone, de Mathias Énard, un des livres les plus radicaux de l’année, qui a suscité tant de « plongées en lecture » depuis septembre ? Et de Prolongations, de Fleis- cher, de Bastard Battle, de Céline Minard ? Sans céder à la tentation de refaire le match, on se dit que tout cela est sage. Impression que confirme l’absence totale des premiers romans de ce début de palmarès. Ciriez, Bailly, Schefer, Trede, Del Amo, Nunez et les autres avaient de beaux atouts à faire valoir. Des occasions manquées pour les « grands » prix que les « petits » ne devraient pas laisser passer.

Alain Nicolas





La langue de la liberté



Le Monde, 12/11/2008



Comment résister à la tentation de parodier le discours de Barack Obama, le soir de son élection, il y a une semaine, à la présidence des Etats-Unis ? Si quelqu'un pense encore que la France est rétive à la diversité, si quelqu'un doute de la capacité de ce pays à assumer son métissage, si qui que ce soit s'interroge sur le rayonnement de la francophonie, l'élection de l'Afghan Atiq Rahimi par le jury du prix Goncourt et celle du Guinéen Tierno Monénembo par le jury du prix Renaudot viennent d'apporter une réponse éloquente.

Certes, deux prix littéraires n'aboliront pas nos détestables frilosités identitaires. Ils n'effaceront pas davantage les interrogations sur l'engagement militaire français en Afghanistan, cette terre de « cendres » dont Atiq Rahimi s'est exilé depuis plus de vingt ans. Ils ne feront pas oublier le discours de Dakar du président français sur l'impuissance de l'homme africain à s'inscrire dans l'Histoire, à quoi Tierno Monénembo apporte un démenti à la fois chaleureux et cinglant, lui qui a fui, voilà près de quarante ans, la dictature de Sékou Touré.

Mais, après tout, n'est-ce pas le rôle de la littérature d'explorer des terres nouvelles ? Notamment quand elle est l'oeuvre de « métèques », selon l'expression de Tahar Ben Jelloun, l'écrivain d'origine marocaine primé par le Goncourt en 1987. Des métèques qui, comme Rahimi, ont choisi la liberté de la langue française pour dépasser les tabous de leur culture d'origine et faire parler une femme autrement réduite au silence, presque à l'inexistence, par la burka afghane.

Des métèques qui, comme Monénembo, n'hésitent pas à raconter l'histoire de la colonisation dans la langue du colonisateur, loin des crispations, des rancoeurs, des repentances qui se sont donné libre cours depuis des années. Et qui associent dans une même communauté de destin Afghans et Guinéens, ces « peuples meurtris par l'Histoire ». Des métèques pour qui le français est la langue de la liberté. Ils ne sont pas les premiers : le Russe Andreï Makine ou l'Américain Jonathan Littell avaient déjà reçu le Goncourt, les Africains Ahmadou Kourouma et Alain Mabanckou le Renaudot. Mais ils rappellent opportunément aux Français qu'ils seraient bien inspirés de soigner leurs fièvres obsidionales.





Atiq Rahimi : le Goncourt de l'exigence


par Aliette Armel
Nouvel Observateur, 12/11/2008



Sur la table, à gauche de l'ordinateur portable, j'ai posé les deux livres: couverture blanche d'une totale sobriété, nom de l'auteur en noir, titre en bleu, fin encadrement et marque caractéristique à l'étoile jouxtant la lettre «m» pour l'un, papier gaufré et logo aux sept points, quatre et trois, bistre et bleu, pour l'autre. Célèbres pour leur exigence dans le choix de leurs auteurs, les éditions de Minuit et les éditions POL sont entrées dans le cercle envié des maisons pouvant conduire leurs écrivains jusqu'au prix Goncourt grâce aux auteurs dont les livres se trouvent sur ma table: Marguerite Duras et Atiq Rahimi.


Atiq Rahimi avoue volontiers sa passion pour l'oeuvre de Marguerite Duras. Ariane Chemin a déjà évoqué ce point sur BibliObs et sa fierté d'avoir été publié chez POL, qui a été aussi celui des derniers livres de Marguerite Duras. A une question de Martine Laval dans l'entretien publié dans Télérama, Atiq Rahimi répond: «J'ai appris auprès des poètes français, Rimbaud, Baudelaire, et de Marguerite Duras à me libérer de tout». Marguerite Duras professeur de liberté aux côtés de Rimbaud et Baudelaire! Quel beau compliment pour celle qui se voulait au-delà de tout jugement, hors des catégories artistiques (roman, cinéma théâtre) tout autant que sociales, politiques ou médiatiques et qui cherchait à conduire son écriture vers une totalité permettant d'atteindre une vérité dépassant les limites du soutenable et parfois de l'intelligibilité.

«Je vous ai dit aussi qu'il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu'on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l'écriture au-dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l'état de l'apparition.»
Marguerite Duras, Emily L., Editions de minuit, 1987

Ce n'est pas le Goncourt de Duras, L'Amant, que j'ai posé sur ma table aux côtés de Syngué sabour, la Pierre de patience de Rahimi. Ce n'est pas non plus le Vice-Consul, qui magnifie la mendiante, folle de misère jusqu'à oublier ses enfants, ombre portée de la sublime et dangereuse Anne-Marie Stretter. Ce n'est pas non plus Emily L., ce roman où une femme écrivain se consume après la disparition d'un de ses poèmes, détruit par son mari, qu'elle s'obstine à suivre et à aimer. C'est La Maladie de la mort, ce texte auquel j'ai souvent été ramenée, par de subtiles résonances, au cours de ma lecture de Syngué sabour. Il est situé dans une chambre dont la fenêtre s'ouvre sur la mer. Une femme s'y adresse à un homme tellement invisible et dépourvu de présence qu'au théâtre une actrice seule en scène a interprété le texte: il s'agit, en fait, d'un monologue. La narratrice a écrit toutes les répliques de ces dialogues qui cherchent à expulser la violence, celle de la femme tout autant que celle de l'homme, l'envie de tuer et de mourir, l'absolue désolation de l'absence d'amour entre l'homme «incapable d'aimer» et la femme qu'il a payée et qui ne peut, elle, être aimée.


Atiq Rahimi est cinéaste tout autant qu'écrivain et son écriture, «sans motif aucun», avance par séquences, décrit avec précision certains plans. Son stylo-caméra cadre au plus près des détails: le cadavre d'une mouche ou la progression d'une araignée sur les draps font sentir l'inquiétude et la menace tout autant que les détonations et les quintes de toux de la voisine. Cet environnement dessine les contours du lieu de l'action: une chambre, où une femme prend le temps, au cours de visites successives, de se libérer par l'aveu, face à son mari qu'une balle dans la nuque a rendu muet et immobile. Seul son souffle atteste qu'il est encore en vie.

Au point de départ de l'écriture du livre, il y a une jeune femme poète, Nadia Anjuman, battue à mort par son mari. C'est cet homme qu'Atiq Rahimi a vu inerte sur son lit d'hôpital: il s'était injecté de l'essence dans les veines en prison, après avoir tué son épouse. Dans Syngué sabour, Atiq Rahimi fait resurgir la parole de la femme, rassemblant les souffrances de toutes les femmes. Avec une force retenue, l'intime se découvre à travers la nudité des mots et le lecteur se retrouve «poignardé par l'absolu du malheur» selon l'expression suscitée par Duras, envahi par la tension tragique d'un monde qui n'en finit pas «de courir à sa perte».

Mais entre la Maladie de la mort et Syngé Sabour, le temps a creusé un fossé. Duras est dans le conditionnel. Rahimi avance au présent d'un monde dont la perte semble consommée.

- Quelque chose va arriver, ce n'est pas possible
- Silence. Avec la lumière, le bruit s'est arrêté aussi, celui de la mer.
Marguerite Duras, L'Amour, Gallimard, 1971, p. 18

Nous ne sommes plus dans la métaphore, ni dans l'annonce. C'est là. Il ne s'agit plus de faire resurgir la mendiante des souvenirs de l'enfance mais d'envisager l'accueil de millions de réfugiés condamnés à l'errance par des causes climatiques, politiques, économiques. Dans des lieux bien moins lointains que nous essayons de le croire, l'impasse où se trouvent les relations entre les hommes et les femmes - décrite dans la Maladie de la mort - et l'impossibilité dans l'accomplissement du désir ne parviennent à se résoudre que dans l'oppression, la violence faite au corps des femmes tout autant qu'à leur esprit écrasé par le malheur.

Oui, il y a des pères qui croient accomplir le dessein de Dieu en enfermant leur fille rétive à leur loi dans un sous-sol sans lumière avec un chat affamé pour qu'il s'attaque à elle. Oui, des épouses sont menacées dans leur vie parce qu'elles ne peuvent engendrer. Oui, «en Afghanistan ou ailleurs», des hommes armés surgissent, décapitent, violent, éviscèrent parce qu'ils ne connaissent pas d'autre manière d'affirmer leur existence et leur pouvoir.

La présence des deux livres, ensemble, sur ma table, écrits dans une tonalité commune, l'un dans la filiation assumée et maîtrisée de l'autre, manifeste ce bouleversement des temps, cette pression exercée par la réalité et l'urgence. Le langage - et la langue française, qui a donné à un auteur persan la liberté nécessaire à l'écriture de ce livre - est toujours une arme, un moyen d'exprimer la colère, de revenir aux sources de la rage et d'ouvrir la porte à une certaine forme de délivrance.

Merci à Atiq Rahimi de nous rappeler à cette exigence: l'écriture telle que la pratiquait Duras, est une mise en jeu, un danger, à ce prix elle a une efficace, un pouvoir sur son lecteur. Elle ne peut changer directement le monde mais contribuer à en chercher et à en dire la vérité, au cœur des chambres, au bord des mers et des combats, dans les rues des villes ou en haut des montages saisies par la neige.





Le prix Goncourt à l'Afghan Atiq Rahimi


par Georges GUITTON
Ouest France, 11/11/2008



Avec Syngué sabour. Pierre de patience, un écrivain étranger écrivant pour la première fois en français remporte le plus prestigieux des prix littéraires.
Est-ce parce que ces livres étaient trop gros ? Les dix jurés Goncourt ont éliminé les trois pavés de Del Amo, de Le Bris et de Blas de Roblès. Ils ont préféré le bref récit d'Atiq Rahimi. Une histoire crue, violente, enflammée, douloureuse. Une histoire parée des couleurs de la fable persane. Syngué sabour désigne, en Afghanistan, une pierre « de patience ». On peut lui confier ses secrets avant qu'elle n'explose.

Ici, la pierre est un homme. Un homme muet car une balle dans la nuque l'a jeté dans le coma. Sa femme le veille. Elle parle. Se libère. Se libère de la geôle absurde où les hommes relèguent la féminité.

Hommage à la femme

Ainsi va ce roman, étrange et oriental, selon un crescendo proche de la folie, où les aveux sifflent aussi comme des balles vengeresses sur le corps du mari mourant. Il y a un parfum d'universel dans cette histoire dérangeante. Rien n'y est situé (est-on en Afghanistan ?), mais nul n'ignore que c'est l'oppression islamiste qui est visée.

La voix d'Atiq Rahimi porte. Au risque de déborder d'hystérie poétique. À l'inverse, un autre excès le guette : celui d'une sécheresse stylistique alimentée à coups de phrases hachées, souvent sans verbes.

Mais nous sommes devant le premier livre écrit en français de cet écrivain déjà connu chez nous. L'un de ses premiers récits traduits, Terre et cendres, fut justement applaudi, surtout après que l'auteur l'eut adapté au cinéma, en 2004. Âgé de 46 ans, Rahimi a fui son pays en guerre dans les années 1980. Direction le Pakistan et la France où il obtint l'asile politique puis un doctorat en audiovisuel.

Il rejoint aujourd'hui la cohorte éblouissante des écrivains d'origine étrangère écrivant en français : Kundera, Beckett, Cioran... et, plus proche de nous, Makine, Mabanckou ou Littell. Il donne aussi des lettres de noblesse méritées à un remarquable petit éditeur, P.O.L. (adossé à Gallimard).

Enfin, le livre saura trouver des centaines de milliers de lecteurs. Des lecteurs qui, comme chacun sait, sont des lectrices : « Je parle des femmes afghanes comme de toutes les femmes du monde. Les femmes afghanes, comme les femmes du monde entier, ont des désirs, des rêves et des espoirs, leurs forces et aussi leur faiblesse », a précisé Atiq Rahimi après l'annonce de son prix.





Atiq Rahimi, cinéaste et écrivain français d'origine afghane : «Le corps est une part de l'identité, une vérité qui est unique pour chacun»


par Sabine AUDRERIE
La croix, 10/11/2008



Atiq Rahimi, cinéaste et écrivain français d'origine afghane : « Le corps est une part de l'identité, une vérité qui est unique pour chacun »


Entretien avec Atiq Rahimi, Goncourt 2008 avec "Syngué sabour", réalisé en septembre dernier

La Croix : Vous avez quitté l'Afghanistan en 1984 et habitez en France depuis plus de vingt ans, mais Syngué sabour est le premier livre que vous écrivez directement en français.
Atiq Rahimi : J'avais déjà écrit des scénarios en français, mais jamais de livres. Écrire est un geste très corporel, émotionnel, qui ne relève pas du raisonnement. Pour moi, écrire un texte littéraire dans une autre langue que ma langue maternelle relevait du sortilège, car il me semblait impossible de créer de l'émotion dans une langue dans laquelle on n'a pas crié et pleuré, eu de souffrances ou de joies. À moins que l'on parvienne à créer son propre langage, sa propre musique à l'intérieur d'une langue.

Pourquoi cela a-t-il été possible pour ce nouveau roman ?
Pour deux raisons. Tout d'abord j'ai eu un déclic à mon retour en Afghanistan, en 2002, à la suite duquel j'ai fait un livre de textes et photos (Retour imaginaire, paru en France en 2005 chez P.O.L.). Jusqu'alors j'avais été très nostalgique, et là j'avais l'impression de regarder un film, je n'arrivais pas à croire à toutes ces ruines, à cette peur dans le regard des gens. Je n'ai dès lors plus pu écrire en persan.

Il fallait intégrer en moi cette pauvreté, cette violence, et aussi cette joie de la liberté que je n'ai pas vécue, puisque je suis revenu après la chute des talibans. Le pays avait profondément changé avec la succession de guerres et de dictatures, dans les gestes, dans les paroles. Il n'est pas anodin que, après cette maturation, Syngué sabour soit sorti de moi violemment, soudainement, comme une vision crue sur le pays et sur les hommes.

À quel moment avez-vous vraiment écrit le livre ?
J'étais alors en Corée pour un festival de cinéma, et l'idée de ce texte est venue sous le coup de la colère. Je venais d'apprendre l'annulation d'une réunion littéraire à Hérat, dans l'est de l'Afghanistan, à cause de l'assassinat d'une poétesse afghane, celle à qui j'ai dédié ce livre.

Tuée par son mari et sa propre mère. J'étais sous le choc, et j'ai voulu aller faire ma propre enquête sur ce que l'on a appelé une « affaire familiale ». Lui était à l'hôpital, dans le coma, allongé et muet par définition. Et là devant lui je me suis dit que si j'étais une femme, je m'assiérais à son côté juste pour lui parler, pour tout lui dire.

Rien de cela n'est dit dans ce livre très fort, mais il y est beaucoup question du corps.
En Afghanistan on a beaucoup réprimé le corps. Il y a dans cette attitude un paradoxe, on le cache d'un côté, on le sacralise, soi-disant pour le protéger, et en même temps on le rejette, on a honte de la chair et des ressentis, et cette honte nous pousse à sa destruction. Le corps n'a aucune valeur en regard de l'âme, et une certaine dérive de la religion a permis ça, pour les extrémistes il n'est même plus grave de supprimer le corps, de tuer quelqu'un, puisque seule compte l'âme.

Comme disait André Malraux, la guerre est un morceau de fer dans la chair : la guerre, c'est s'emparer du corps de l'autre, le détruire, dans les combats rapprochés, avec les armes bactériologiques, les mines antipersonnel et, maintenant, les attentats-suicides.

Il est intéressant de noter que le persan est la seule langue dans laquelle corps et âme sont désignés par un seul et même mot, il n'y a pas de dichotomie. Si une langue est le reflet de la pensée, alors quel est le sens de cette superposition ? Tous les grands poètes perses ont abusé de ce mot, avec une grande beauté mais sans que l'on sache ce qu'ils vénéraient au fond.

Une scène très marquante de Terre et cendres montrait une femme nue courant vers les flammes. Il y a dans Syngué sabour deux scènes où la femme met son corps en avant avec fierté et désespoir. Peut-on rapprocher leurs gestes qui les mènent d'une certaine manière à la mort ?
Elles ont toutes deux compris quelque chose, et ont conscience des conséquences de leurs gestes, qu'elles font aussi pour se protéger, comme on lance un va-tout. Le corps est part de l'identité, d'une vérité, qui est unique pour chacun. Dans toutes les tragédies, classiques ou non, il y a de cela, le moment de la révélation où on trouve sa vérité dans le corps.

C'est là que l'abîme s'ouvre, comme dans le mythe d'Icare, ou celui, dans la littérature persanophone, de l'oiseau Simorg, repris dans La Conférence des oiseaux de Farid Al Din Attar, qu'ont notamment adaptée Peter Brook et Jean-Claude Carrière. C'est une fin qui sonne le début d'autre chose. Seul compte ce moment où les choses basculent, où les personnages s'ouvrent à eux-mêmes.

Vos livres sont proches de la tragédie au sens classique, ou encore d'une œuvre picturale.
Oui, il y a une unité, spatiale et temporelle, et en effet je les conçois comme des tableaux. Le théâtre est un genre dont je suis proche, comme la musique et la peinture. Je m'inspire énormément de ces trois arts. Il y a pourtant peu de descriptions dans mes livres.

Le décor est installé au début, en général réduit au minimum, mais les éléments du décor interviennent tout le temps. Ce rideau, ce kilim. Comme dans une goutte d'eau, une mouche sur le visage de l'homme, dans chaque élément du décor aussi il y a une vie.

Est-ce une volonté de ne donner que peu ou pas de renseignements sur le contexte, date ou lieu ?
Il y en a encore moins dans ce dernier roman, où il n'y a même pas de noms ! Le narrateur est aussi paralytique que l'homme à qui parle cette femme, il est amnésique, il n'est même pas capable d'entrer à l'intérieur des personnages, dont n'est donnée aucune description psychologique. Ils se révèlent eux-mêmes, notamment la femme. Ce que je cherchais à trouver, c'était cette voix neutre.

Est-ce qu'elle est un moyen de renforcer la parole de l'épouse, qui est un pied de nez au silence imposé aux femmes dans de nombreuses familles musulmanes ?
Je ne sais pas quelle sera la réaction des Afghans, mais la traduction du livre en persan risque d'être problématique, en effet, car le livre est assez subversif de ce point de vue. Mais ce n'est pas moi qui lui donne la parole, le narrateur n'intervient pas dans ce processus, c'est elle qui retrouve sa voix.

Au début, ses premiers mots sont ceux de la prière qu'elle récite, et rien d'autre, et petit à petit il y a une sorte de révolte. Mots et pensées sont une même chose, on ne peut pas les dissocier, ils sortent dans un même mouvement, mais pour le sentiment c'est différent : le ressenti est premier et ensuite on essaie, plus ou moins bien, de mettre des mots dessus. La littérature c'est cela, mettre des mots sur des sentiments et des désirs.

Dans Syngué sabour, la femme est asservie par la religion qui l'empêche de penser à son propre ressenti. Le livre est-il une critique des dérives d'un certain islam ?
Deux traditions s'opposent, l'une qui demande à ne pas réfléchir, à réciter des litanies, qui justifie des actes de guerre... Et l'autre, incarnée par le beau-père de cette femme dans le livre, dont la pensée mystique et philosophique porte un autre regard, syncrétique, qui ne ramène pas seulement à l'islam.

Je suis très intéressé par la pensée mystique, par le soufisme notamment, parce que cette pensée est la seule commune à toutes les religions, et que cette direction commune me semble essentielle. Seul l'aspect philosophique de la religion m'intéresse réellement, pas la religion comme politique.

La révélation de Mohammed par Khadija par exemple m'intéresse énormément, ou le rôle joué par les femmes dans la révélation dans le christianisme. Cette similitude est extraordinaire.

La religion comme moyen de réflexion, l'intégration de la pensée biblique dans la philosophique occidentale ont été et restent primordiales. Les livres d'Auguste Comte, de Pascal... sans religion, pourrait-il y avoir de telles visions du monde ?

Recueilli par Sabine AUDRERIE

(1) Sorti en DVD en 2005.





Le Goncourt 2008 a tout pour lui


par Pierre Assouline
La République des Livres (blog), 10/11/2008



“C’est l’Afghan !” Le sommelier du restaurant Drouant n’annonçait pas au personnel l’arrivée d’un richissime habitué de cette table très parisienne, mais l’annonce de la cuvée 2008 du Goncourt. Atiq Rahimi l’a donc emporté dès le second tour de scrutin pour Syngué Sabour (155 pages, 15 euros, P.O.L.). Certains jurés des grands prix d’automne ont fait une telle surenchère ces dernières années que, pour les Goncourt, le coup d’éclat consistait tout simplement à renouer avec la vraie vocation des prix littéraires : la découverte et la révélation. Pour y parvenir, ils disposaient de deux candidats idéaux sous la main parmi les quatre en lice: Blas de Robles et Atiq Rahimi. Le premier ayant déjà eu son lot, la voie était libre pour le second. Ce qui passa sans mal.

Lorsque Rahimi a pénétré peu après 13h dans la salle à manger historique des Goncourt au 1er étage de cette cantine de luxe, ce fut une ovation. Patrick Rambaud le félicita élégamment bien qu’il fit campagne jusqu’au bout, de même que Françoise Mallet-Joris, pour La Beauté du monde de Michel Le Bris (”On ne juge pas la chose jugée, il est notre élu à tous, alors bravo Rahimi“), Françoise Chandernagor très enthousiaste lui avoua qu’à la veille de la rentrée encore elle ignorait si Atiq était son nom ou son prénom, avant que Didier Decoin et Bernard Pivot lui révèlent chaleureusement qu’ils lui étaient acquis très tôt tant son livre avait emporté leur conviction.

Puis Robert Sabatier entreprit l’heureux éditeur Paul Otchakovsky-Laurens afin de lui rappeler qu’il y a une trentaine d’années, il l’avait accueilli dans son bureau de directeur littéraire d’Albin Michel alors que celui-ci, débutant dans la profession, cherchait du travail :“Jeune homme, pour ce que vous voulez faire, il n’y a qu’une place ici, et pour l’instant, elle est prise : c’est la mienne“. De son côté, Bernard Pivot piquait une petite colère contre une journaliste qui lui demandait :“C’est aussi la victoire de Gallimard, non ? - Quoi, Gallimard ? Mais c’est POL l’éditeur ! -Oui mais c’est Gallimard le diffuseur… - Et alors ? Mais vous allez nous fiche la paix avec ces histoires ? Qu’est-ce qu’on en à foutre du diffuseur ? Et pour quoi pas les représentants et les libraires tant qu’on y est ! Incroyable, ça : vous croyez vraiment qu’on vote pour un diffuseur ? Ce qui nous intéresse, c’est le livre. Facile à comprendre, non ?”. Dans le brouhaha des couloirs, c’est à peine si l’on entendait les commentaires à la suite de l’annonce du vote des Renaudot voisins en faveur du Guinéen Tierno Monénembo pour Le Roi de Kahel (Seuil) à l’arraché, puisque ce fut acquis au 11ème tour contre Elie Wiesel. On eut dit une volonté de compenser les excès des années précédentes: ” Avec 700 000 exemplaires, même si ce n’est pas entièrement grâce à nous, Daniel Pennac a fait le plein pour nous pour deux saisons” confiait un juré. Toujours est-il que 2008 ne restera pas comme une bonne cuvée de prix pour Grasset qui espérait beaucoup, un éditeur très bien représenté sur différents fronts, mais absent sur la ligne d’arrivée.

S’il est un juré auquel l’auteur et l’éditeur doivent le Goncourt, c’est bien l’un de deux petits nouveaux, Tahar Ben Jelloun. Depuis qu’il a lu Syngué sabour en juillet chez lui à Tanger, il n’a cessé d’en plaider la cause auprès de ses camarades de jeux. Petit à petit, les autres prix faisant le ménage et les circonstances aidant, il les a gagnés à sa cause. Jusqu’à ce qu’ils se rendent à cette évidence : Syngué sabour est un beau récit d’un accès aisé (dont je vous disais grand bien dès le 24 août), sorti de la plume d’un nouveau romancier français (un écrivain n’a-t-il pas sa langue pour vraie patrie ?) qui a élargi les frontières de ladite francophonie à un pays d’Asie centrale toujours rongé par la guerre, publié depuis ses débuts par un petit éditeur exigeant qui en 25 années d’existence n’a jamais cédé sur son absolu de la littérature, et qui glorifie discrètement la fière réaction d’une femme dans une civilisation où tant d’autres sont soumises. Autant dire que ce Goncourt 2008 a tout pour lui. La mort de Nadia Anjuman, cette poétesse afghane de 25 ans sauvagement assassinée à Hérat il y a trois ans par son mari “parce qu’elle était trop libre”, avait été un choc pour Rahimi qui l’admirait. De ce choc est né Syngué sabour. Sa mort le lui a inspiré. La “N.A.” à qui il rend hommage sur la page de garde, c’est elle. Elle venait de publier un recueil intitulé Fleur rouge foncée (Gul-e-Dodi) avant d’être battue à mort. Dans l’un de ses poèmes, elle écrivait : ”Espoirs envolés, désirs non exaucés, Je suis née en vain, c’est vrai”…

Jugeant le titre Syngué sabour un peu compliqué à prononcer et à se souvenir, Bernard Pivot a suggéré à l’éditeur de le permuter avec le sous-titre “Pierre de patience”. Pour la couverture, c’est trop tard. Quant au bandeau, il est déjà pris par autre chose, devinez quoi. 20000 exemplaires ont déjà été vendus de ce récit paru le 20 août. Vendredi, l’éditeur était près de la rupture de stock. Tout à l’heure, il a lancé une réimpression de 120000 exemplaires. La première, Inch’Allah !

(”Atiq Rahimi dans la salle à manger des Goncourt et, ci-dessus, entre l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens et le juré Bernard Pivot”, photos passou)





Le Goncourt 2008 attribué au franco-afghan Atiq Rahimi


par O.W. (lefigaro.fr) avec agences
Le Figaro, 10/11/2008



Il a été récompensé lundi pour son roman «Syngué Sabour». Le prix Renaudot revient à Tierno Monénembo pour «Le roi de Kahel».

» DOSSIER SPECIAL - Les coulisses des prix littéraires

Sa confession d'une femme afghane avait impressionné le jury. Le prix Goncourt 2008 a été décerné à l'auteur franco-afghan Atiq Rahimi pour «Syngué Sabour. Pierre de patience» publié par (P.O.L), a annoncé lundi le jury réuni au restaurant Drouant à Paris. C'est «une surprise emplie de bonheur et d'honneur», a réagi peu après l'écrivain sur LCI. Emu, il a ajouté qu'il faudrait «tant de dictionnaires pour chercher vraiment les mots exacts pour l'exprimer».

Ecrivain et cinéaste, Atiq Rahimi a obtenu le plus prestigieux des prix littéraires de l'automne au second tour, par 7 voix contre 3 pour Michel Le Bris et son livre «La beauté du monde» paru chez Grasset.

Atiq Rahimi, 46 ans, de double nationalité française et afghane, est l'auteur de quatre romans depuis le début des années 2000. Ses précédents livres* étaient traduits du persan mais «Syngué sabour. Pierre de patience»est son premier livre écrit directement en français.

Dans la tradition afghane, «Syngué sabour» est le nom d'une pierre magique à laquelle les gens confient leur détresse. Dans le livre de Rahimi, une femme veille son mari réduit à l'état végétatif depuis qu'une balle s'est logée dans sa nuque. La femme parle et se libère de l'oppression conjugale et religieuse.

Dans ce livre de poète, bref, d'une écriture sèche, avec des phrases courtes et rythmées, Rahimi décrit la réalité oppressante de la société afghane et la conception de l'islam qui y prévaut.

Une réalité qu'Atiq Rahimi a lui-même vécu dans sa jeunesse. Après avoir fait ses études à Kaboul, il a décidé de quitter son pays en guerre au milieu des années 1980 pour émigrer au Pakistan. Il a ensuite demandé l'asile politique en France et obtenu un doctorat en audiovisuel à la Sorbonne.

Artiste multicartes, il a pris la caméra en 2000 pour adapter son premier roman, «Terre et cendres», sélectionné en 2004 pour le Festival de Cannes dans la catégorie «un certain regard». Un premier film qui a obtenu le Prix du regard vers l'avenir.

L'interview vidéo de Atiq Rahimi

Le prix Renaudot pour «Le roi de Kahel»

La proclamation d'un autre prix a clos la saison des distinctions littéraires avec l'attribution du Renaudot à l'écrivain Tierno Monénembo pour son livre «Le roi de Kahel», lundi, quelques secondes après le Goncourt. Deux prix renommés attribués à deux écrivains qui partagent de nombreux points communs

Comme Atiq Rahimi, Tierno Monénembo est d'origine étrangère et a dû fuir son pays et ses violences politiques. Agé de 61 ans, cet écrivain africain francophone de réputation internationale a quitté son pays, la Guinée, à la fin des années 1960 pour fuir la dictature de Sekou Touré.

Le prix Renaudot a été attribué avec beaucoup plus de difficultés que le Goncourt puisqu'il a fallu 11 tours pour couronner le livre «Le roi de Kahel». Tierno Monénembo a finalement obtenu cinq voix contre quatre pour Elie Wiesel et son livre «Le cas Sonderberg» (Grasset).

L'écrivain raconte dans «Le roi de Kahel» l'épopée d'Olivier de Sanderval, précurseur de la colonisation de l'Afrique de l'ouest à la fin du XIXe siècle. Sanderval parvient à gagner la confiance du chef du pays peul et va tenter de se tailler un royaume contre la volonté de son propre pays.

Monénembo est l'auteur d'une dizaine de romans, dans lesquels il évoque notamment l'impuissance des intellectuels en Afrique et les difficultés de vie des Africains en France, parmi lesquels «Les crapauds-brousse» (1979) et «Peuls» (2004).

Le prix Renaudot du meilleur essai a enfin été remis à Boris Cyrulnik pour «Autobiographie d'un épouvantail, publié chez Odile Jacob.

*Atiq Rahimi est également l'auteur des «Mille maisons du rêve et de la terreur» (2002) et du «Retour imaginaire» (2005).





Afghan author Atiq Rahimi wins French literary prize


par The Associated Press
New York Herald Tribune, 10/11/2008



PARIS: An exiled Afghan writer won France's top literary prize on Monday for his novel about the misery of a woman caring for a husband left brain-damaged by a war wound.

Atiq Rahimi was awarded the Goncourt prize for "Syngue Sabour," Persian for "Stone of Patience," a title derived from a folk tale about a black stone that absorbs the distress of anyone who confides in it.

"All I can say is: I'm so happy that I'll need many dictionaries, many encyclopedias to find the word or words, the expressions, to express this reaction," Rahimi told France-2 television.

The 105-year-old Prix Goncourt guarantees literary acclaim and high sales for the winning author. Past recipients include Marcel Proust, Simone de Beauvoir and Marguerite Duras.

The Goncourt jury members, following a long-held tradition, announce the winner after voting in a restaurant near Paris' Opera Garnier. Several non-French authors have been among the recent prize recipients — including American author Jonathan Littell for his book "The Kindly Ones" in 2006.
Today in Europe
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Belgian government offers to resign after bank fiasco

Rahimi's book, written in French, tells the story of a woman whose husband suffers brain damage from a bullet wound, publisher Editions P.O.L said on its Web site. She cares for him and talks to him, but is angry about his sacrifices.

Born in 1962, Rahimi fled Afghanistan for neighboring Pakistan in his early 20s before receiving asylum in France. Also a filmmaker, he received a doctorate in audiovisual communication from Sorbonne University in Paris.

He returned to Afghanistan in 2002 after the fall of the radical Islamic regime of the Taliban.

Before his return he had been writing in Persian, one of many languages spoken in ethnically mixed Afghanistan.

But "once I found my roots, my languages, my origins, it was hard to continue in Persian," he said. "After returning, I wanted to address more important questions — taboos — and the intimacy of the Afghan people, and my native tongue didn't allow for that."

French gave him "a range of freedom," he said.

A movie based on his 2004 book "Earth and Ashes" was honored at the Cannes Film Festival, and won the Golden Dhow award for best feature film at the Zanzibar International Film Festival.

A second French literary prize, the Renaudot, went to exiled Guinean writer Tierno Monenembo for "Le Roi du Kahel" (The King of Kahel). It is a biography of French explorer Aime Victor Oliviera who sought to bring train service to a slice of West Africa in the late 19th century and set up his own kingdom beneath the official French and British rule in an area that is today part of Guinea.





Une « marque » qui vaut 15 millions d'euros


par Mohammed Aïssaoui
Le Figaro littéraire, 08/11/2007



LE MÉTIER de Marcel Botton consiste à créer et à évaluer des marques. Vélib', la Clio, Yaris, Bleu Ciel, Wanadoo..., c'est lui et les équipes qu'il dirige au sein de son cabinet Nomen. Pour Le Figaro Littéraire, il a accepté d'évaluer « la marque » Goncourt en adoptant les vingt-trois critères qui, selon lui, établissent la valeur d'un nom. Pour schématiser, une marque vaut par son passé (« son coût historique »), son présent (on la compare avec d'autres labels du même secteur) et par son futur (les revenus qu'elle peut engendrer). Sur la base de ces éléments, la « marque » Goncourt vaudrait 15 millions d'euros, s'il s'agissait d'une marque commerciale. « C'est la somme qu'il faudrait investir en communication sur cinq ans pour atteindre un tel niveau de notoriété », explique le PDG de Nomen. « Nous sommes dans le domaine de la culture et du prestige - difficile à évaluer -, mais cette»marque* dispose d'un potentiel exceptionnel en termes d'attractivité et de potentialités », souligne-t-il.
Le seul défaut : ne pas être « exportable »
En moyenne, un roman récompensé par le Goncourt génère un chiffre d'affaires de 6 millions d'euros (sur la base d'un tirage à 300 000 exemplaires). Sans compter l'édition en format de poche, et les adaptations sur grand ou petit écran que le roman couronné ne manque pas de susciter. On sait que pour une maison d'édition de taille moyenne, entourer le livre du célèbre bandeau rouge est la garantie de passer quelques semestres au chaud. Le seul défaut du Goncourt est qu'il n'est pas « exportable » à l'étranger. Au contraire du Louvre ou de la Sorbonne, par exemple, qui sont très demandés hors de nos frontières - l'émirat d'Abu Dhabi a récemment payé 400 millions d'euros afin de disposer de la marque « Louvre » pour trente ans.
Bien sûr, il n'y a aucun lien entre la dotation du prix et sa vraie valeur : l'académie Goncourt est celle qui octroie au lauréat le plus petit chèque : 10 euros ! À cette aune, le tout nouveau prix Duménil (60 000 euros) deviendrait l'une des plus importantes récompenses littéraires. De même, rappelle Marcel Botton, et cela ne fera peut-être pas plaisir, le Goncourt est une marque autonome, sa force ne dépend pas directement de la composition du jury, du moins à court terme. Pour prendre une comparaison osée : Coca-Cola sera toujours Coca-Cola, même si l'on change la totalité de sa direction.
Et les polémiques, qui reviennent chaque année, ne risquent-elles pas de dévaluer la marque ? « Non. Je dirais même le contraire. Plus on en parle, mieux c'est. » Et le spécialiste du marketing, qui connaît les choses de l'édition, ajoute : « Il y a pire que d'être critiqué : c'est de ne pas l'être ! »







, 14/07/1789